Édition 2004

Luttes identitaires et luttes de classes : une confluence en temps de mondialisation

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Ce sont de vieux thèmes, bien sûr. Si j’ai choisi ce thème, c’est un peu à cause de ce qui s’est passé ici au printemps dernier. C’est à dire que j’ai vraiment eu l’impression d’une attitude hésitante du mouvement abertzale à entrer dans la lutte contre la décentralisation proposée par Raffarin. Sur la question des retraites il n’y a pas eu de problème, majeur en tous cas, mais on a bien vu des réticences et parfois une franche hostilité sur la question de la décentralisation. Et d’une certaine manière on peut le comprendre -je précise tout de suite que certaines composantes du mouvement aberzale ont tout à fait été dans la lutte contre la décentralisation proposée par Raffarin- dans la mesure où cette lutte a été présentée comme en défense de la centralisation. Et le mouvement abertzale ne pouvait répondre avec enthousiasme à une lutte défendant la centralisation. Cela illustre les difficultés actuelles pour unir au sein d un même mouvement social des territoires historiquement distincts.

La dite décentralisation

Mais le problème était-il bien posé ? Je crois d’abord qu’autour de la décentralisation telle qu’elle a été présentée, il y a une escroquerie intellectuelle. Assez systématiquement on présente la décentralisation comme une forme de démocratisation, puisque les structures de l’Etat seraient plus proches des citoyens. Ceci est archi-faux. D’abord parce que la décentralisation doit bien être distinguée de la déconcentration. La déconcentration n’annule pas l’unité du pouvoir politique, donc l’unité d’organisation de la démocratie politique, mais au sein du principe maintenu de l’unité devant la loi, délègue à des services locaux telle ou telle fonction. La décentralisation donne à d’autres lieux c’est à dire à des centres secondaires des prérogatives qui incombaient auparavant à un centre. La question principale est de savoir quelle est la nature de ces centres secondaires et selon le cas, on ira alors soit vers une véritable démocratisation territoriale, à laquelle tout le monde aspire, soit on ira vers la montée en puissance de notabilités parfaitement artificielles par ce que j’appellerais un processus de simple décentralisation conservatrice (ce que je considère définir la décentralisation Raffarin).

Retour sur la Révolution

Parce qu’avant même de parler de décentralisation, il faut analyser le maillage territorial de la République. Vous le savez, ce maillage est issu de la Révolution française, puis a été remanié sous la cinquième république. Vous connaissez l’histoire des départements ? Je vais rappeler deux petites choses. Au départ, pour les départements, la révolution voulait appliquer le système métrique : c’est à dire que tous les cent kilomètres on traçait des lignes verticales et horizontales, et on faisait des carrés. Cela n’a évidemment pas été possible, voire carrément fou. Toutes les unités territoriales qui ont été créées, avec le principe qu on ne devait pas être à plus d’une journée de cheval des préfectures, mais vous remarquerez que tous les noms sont purement naturels, géographiques. Deux Sèvres, Haute Garonne, Seine Maritime, etc. Il n’y a pas un nom à consonance identitaire dans les départements. Et ce n’était pas seulement parce que la révolution avait peur de rappeler certaines identités, mais parce qu’elle n’a absolument pas voulu en tenir compte dans la définition même des territoires. Et on est donc resté avec des départements qui ne sont pas représentatifs du tout des sociétés réellement vivantes sur l’aire concernée.

Pour ne pas parler volontairement des Pyrénées Atlantiques, je prendrais l’exemple du Morvan, que je connais bien, la Bourgogne montagnarde, celle qui n’a pas le pinard, malheureusement, est partagé en trois départements : la Nièvre, la Côte d’Or et la Saône et Loire. Et on pourrait multiplier les exemples. Ce qui veut bien dire entre-parenthèses que la revendication département pays basque (et je ne dis pas département basque) n’est pas spécifiquement basque, mais c’est une revendication de réforme territoriale qui devrait s’appliquer à bien d’autres zones du territoire de la République, à commencer d ailleurs par le Béarn.

Les seuls départements qui rappellent une identité, ce sont les îles, soit les TOM DOM, soit la Corse, ou alors ceux très tardivement annexées comme la Savoie (vers 1861, si je ne me trompe pas). Ensuite sous la Ve République on a créé, et c’est tout un programme des Régions. Qui n’ont pas du tout été conçues pour être des représentations auprès de l’Etat des populations de la région, mais pour être la représentation de l’Etat auprès des populations concernées. Elles sont conçues en termes de planification gaullienne, et puis on en est resté là, cela n’a plus bougé sauf qu’on les a fait monter en puissance avec les lois Deferre et le schéma actuel.

Aujourd hui on a des régions coupées en deux : la Normandie, la Bretagne, des régions amputées ; ou des régions qui n’existent pas, comme Centre ou Pays de Loire qui ont été créées. Bref, les Régions n’ont pas pour objectif de représenter les sociétés historiquement constituées sur le territoire de la République. Ce sont de simples maillages de l’Etat central. Donner plus de pouvoir à ces régions, à ces départements ne serait pas du tout démocratique, ni démocratisant. Pour être un peu provocateur, donner plus de pouvoir au département des Pyrénées Atlantiques, serait-ce une bonne nouvelle pour les habitants du Pays Basque ?

Avant même d’accepter la décentralisation, il faudrait d’abord régler la question des structures politiques territoriales, à commencer par la définition même de leurs territoires, en fonction de critères qui ne seraient pas purement géographiques, ou économiques, mais en tenant compte de l’histoire de ces territoires et de leurs habitants.

Il ne s’agit pas de revenir forcément aux provinces de l’Ancien régime. C’est un argument qu’on entend souvent dans les débats. Mais simplement de consulter démocratiquement les gens pour voir quel est le maillage territorial qui correspond le mieux à leurs besoins.

Les Basques aussi ont des problèmes "français"...

Ce dont on a le plus parlé a été le transfert des personnels ATOS, non enseignants, vers les départements et les régions. Or, s’il s’agissait seulement de ça on n’en voit pas l’intérêt même d’un point de vue bureaucratique pour l’Etat. Car on peut déconcentrer la gestion des personnels techniques de lycées et collèges, sans pour autant les faire sortir de la fonction publique nationale. S’il l’a fait (l’Etat) c’est que c’est un ballon d’essai pour régionaliser la totalité du dispositif et y compris le recrutement des professeurs et des instituteurs, avec tout ce que cela peut poser comme problèmes pour l’unité des programmes et la valeur nationale des diplômes.

Mais si l’on se place d’un point de vue abertzale il va de soi que cette départementalisation ou régionalisation n’apporterait rien pour la promotion et la défense de la langue basque, parce que d’une part il s’agirait de l’Aquitaine telle qu’elle est découpée aujourd’hui et des Pyrénées Atlantiques.

On peut prendre un autre exemple : vous savez bien, ici, que la TERisation de la SNCF n’a rien apporté de bon pour la défense de l’identité et d’une meilleure organisation de l’espace géographique Pays Basque. Je suppose que vous en savez plus que moi sur les démêlés actuels des Démos. Et plus généralement, ni le néojacobinisme -j’emploie ce terme pour le distinguer du jacobinisme révolutionnaire de 1793- ni le néolibéralisme n’ont que faire des petites langues et des petits peuples non rentables, et pour toutes ces raisons, le mouvement abertzale avait toute sa place dans le mouvement pour la défense des services publics.

Et je crois également que nous devons analyser avec attention les résultats des dernières élections régionales. Le Pays Basque a, je crois, participé dans les mêmes proportions que les autres "pays" de France, à la vague rose des élections régionales, et un commentateur de notre journal préféré à tous, Sud-Ouest, en a conclu d’ailleurs que la particularité basque n’avait plus aucune importance, que tout se passait comme si les habitants du Pays Basque s’en fichaient complètement. Je crois que ce monsieur a complètement tort, mais il n’en reste pas moins que les élections régionales ont montré que les habitants du Pays Basque ont comme les autres habitants de France des problèmes "français" : le chômage, la spéculation immobilière, la Sécu, la crise du système scolaire, la privatisation des services publiques, etc.

Cela pointe une question stratégique qui est celle de réunir en un même mouvement social les aspirations identitaires et les aspirations sociales. Ce qui revient à comprendre d’ailleurs que les aspirations identitaires ne sont rien d’autre que des aspirations sociales. Et qu’elles n’ont strictement rien à voir avec le sang, avec l’âme, avec les gènes, ou avec l’hérédité. Ce sont des aspirations sociales comme les autres, tout simplement parce que les sociétés vivent sur un sol, on n’est pas du tout dans une logique de droit du sang. On est bien dans une logique de droit du sol, et c’est parce que le sol, de par l’histoire provoque des phénomènes d’identification, de proximité, bref provoque des phénomènes d’appartenance. Alors bien sûr l’aspect culturel est fort, mais sur le fond il est limpidement social. On n’est pas du tout dans une logique de droit du sang malgré ce qu’on entend dire des détracteurs dire, dès que l’on parle de revendications identitaires quelles qu’elles soient.

Nouveauté de la mondialisation

Après cette entrée en matière je voudrais faire un grand bond et revenir sur l’analyse de la mondialisation elle-même. On voit dans de nombreux écrits que la mondialisation finalement, aurait toujours existé, depuis les grandes découvertes, et que l’on ne serait que dans un phénomène d’accélération de cette mondialisation, d’amplification de ce phénomène, et que ce ne serait finalement qu’un phénomène quantitativement plus fort et non pas qualitativement nouveau.

Il est certain que depuis les foires médiévales, depuis les grandes découvertes, depuis le capitalisme colonial de la fin du XIXe et du XXe siècle, on a toujours eu des phénomènes d’expansion du mode de production capitaliste, et il est aussi certain que la mondialisation est aussi un phénomène d’expansion du mode de production capitaliste. Mais au sein de cette grande catégorie "d’expansion du mode de production capitaliste", je crois qu’il y a des caractéristiques bien différentes, y compris de l’impérialisme, telles qu’on les a connu à la fin du XIXe et au XXe siècle.

En effet, tout à fait au départ, l’expansion a été le fait du capital marchand. Ça a été le capital mercantile et la traite servile pour l’Afrique ; cela a été l’asservissement des sociétés indiennes et d’Amérique du Sud. Ensuite ça a été l’impérialisme lui-même avec le capital industriel et de plus en plus pointant son nez, le capital bancaire ; mais ces deux derniers ont tendu à fusionner au sein du capital financier et je crois que c’est ce capital-là, qui sans supprimer les autres, -et donc sans supprimer les différents secteurs sociaux au sein des éléments vraiment bourgeois-, a aujourd’hui l’hégémonie au sein des secteurs capitalistes.

Je ne suis pas du tout du genre à sous-estimer les conquêtes démocratiques partielles -et si nous jouissons de certaines conquêtes démocratiques, c’est grâce à des luttes sociales de nos ancêtres. Mais aujourd’hui, pour être bien clair, nous vivons dans ce quon peut appeler la dictature mondiale du capital financier. C’est-à-dire que nous sommes libres de contester tout ce qui ne remet pas en cause cela. Mais à partir du moment où on sortirait de ces marges, ça irait très mal et ça va très mal pour les peuples qui cherchent à en sortir.

Or, je crois que là il y a un phénomène nouveau, car c’est bien la première fois que le capital financier est hégémonique dans le capitalisme. Or le capital financier ne se rémunère pas de la même manière que le capital marchand ou le capital industriel. Le capital marchand se rémunère par un bénéfice commercial ; le capital industriel par l’extraction de la valeur de la plus-value ; le capital financier lui-même se rémunère par une ponction sur ces exploitations préalablement faites. Cela ne veut pas dire qu’il devient une classe à part. Il n’est qu’une fraction au sein des classes capitalistes. Il n’en reste pas moins que sa perception de la planète est différente.

Un industriel ou un commerçant doit forcément se soucier des conditions locales de production et d’échange. Des milieux super-globalisés, uniquement financiers, ne sont intéressés que par une seule chose : avoir leurs 17% tous frais de gestion et impôts déduits pour pouvoir donner bon an mal an 10 à 12% à leurs actionnaires. Ce qui veut dire que le capital financier, tendanciellement est beaucoup moins sensible à la prégnance de la localité, ce que j’appelle le fait local, comme l’était le capitalisme industriel ou le capitalisme marchand. Ce capitalisme financier n’a qu une vision, c’est la déréglementation, la dérégulation, afin que partout les conditions d’extraction du prélèvement qu’il opère sur une exploitation qui est déjà faite par les autres secteurs du capitalisme puisse être identique et optimisée.

Alors il n’empêche qu’on n’en reste pas moins au sein du capitalisme -je ne partage pas du tout certaines thèses que certains intellectuels ou chercheurs nord américains développent en parlant de super-impérialisme ou de super-capitalisme. Et ce n’est pas du tout l’argent qui crée l’argent. Les revenus de capitaux, ça n existe pas. Ce ne sont rien d’autre que des revenus du travail qui ne sont pas donnés aux travailleurs. D’ailleurs entre parenthèses, on se fait piéger par les mots. Quand sur une fiche de paie vous voyez marqué charges salariales, charges patronales, cela n’existe pas, les charges n’existent pas, on n’a que le salaire : une partie du salaire est directe, et une partie du salaire est socialisée. Les charges patronales c’est un concept qui a été inventé pour justifier le paritarisme à la sécurité sociale : cinquante-cinquante. En réalité, ce n’est pas du tout démocratique, parce que normalement un homme égale une voix. Mais là je m’égare...

Ce qui a pu changer, c’est la redistribution interne au sein du capitalisme, et au bas de l’échelle les milieux sociaux des travailleurs ont été considérablement modifiés : le nombre, la proportion des ouvriers d’usines a baissé, d’autres milieux sociaux, de travailleurs, sont apparus, avec les révolutions technico-scientifiques. Mais on n’en reste pas moins au sein du mode de production capitaliste. Or le mode de production capitaliste est un mode de production qui souffre de contradictions internes considérables de deux sortes, ne serait-ce que parce que les exploités sont censés constituer eux-mêmes le marché. C’est ce que Marx a analysé comme la fameuse baisse tendancielle du taux de profit. Mais sans rentrer dans les détails, disons rapidement que le capitalisme n’a que deux moyens pour se débarrasser de ses contradictions internes.

Expansion du capitalisme par révolutions scientifiques

Le premier moyen, ce sont les révolutions scientifiques qui permettent de découvrir des procédés techniques de fabrication aux coûts de plus en plus faibles -là les économistes marxistes parleraient d’un capital fixe de plus en plus faible. Sauf que les révolutions scientifiques ne sont pas programmables et provoquent aussi des tensions considérables entre milieux de la bourgeoisie et entre pays : entre ceux qui ont pu s’approprier le mieux et le plus vite les nouvelles techniques, et ceux qui n’ont pas pu le faire. C’est un phénomène qui permet certes à certains secteurs de surpasser leurs contradictions, mais qui plongent d’autres vers la prolétarisation.

Et l’autre moyen, c’est l’expansion, depuis toujours, afin de soumettre des sociétés qui n’étaient pas intégrées au mode de production capitaliste, à sa domination. Or aujourd hui -quand je dis aujourd’hui, c’est depuis vingt ans- qu’est-ce qu’on voit ?

On voit trois types d’expansion différents. Il y en a une qui est géographique : la récupération par le capitalisme de l’espace antérieurement occupé par les pays disons du stalinisme réel, ce qu’on appelait les pays de l’Est ou les pays communistes. Je passe vite là-dessus car il y avait quand même un tiers de la planète qui échappait aux lois classiques de l’économie de marché.

Production domestique ruinée au Tiers-Monde

Deuxièmement on voit deux processus d’expansion en interne, au sein de zones qui étaient déjà soumises au capitalisme. C’est premièrement l’Afrique sub-saharienne et certaines régions asiatiques comme les Philippines, la Malaisie, etc. où le capitalisme était certes indirectement implanté via l’exploitation impérialiste, mais où les gens vivaient encore largement au sein de ce que Claude Meillassou, un anthropologue, appelait le mode de production domestique ; c’est-à-dire un mode de production non marchand, mais qui continuait à fournir la nourriture aux gens. Ce qui permettait d’ailleurs aux grandes sociétés européennes implantées sur place de donner à ces gens une rémunération, un salaire bien inférieur au coût social de la reproduction de cette force de travail. C’était l’ancien mode de production qui continuait à faire vivre les gens insérés dans le mode de production capitaliste, mais ce n était encore que des îlots. Aujourd’hui ce qui se produit dans toutes ces régions, et notamment en Afrique, c’est que l’ancien mode de production domestique est complètement ruiné. On ne peut plus vivre à la campagne de son travail. Et on le voit par un phénomène massif. C’est l’énorme gonflement des villes mais complètement différent de ce que nous avons connu nous au XIXe siècle et au XXe siècle. Chez nous on a certes ruiné les paysans par le partage des biens communaux, les enclosures, etc., mais le mouvement vers les villes a été en même temps un mouvement d’industrialisation, et un mouvement de prolétarisation. C’était l’essor du capitalisme qui vidait les campagnes. En Afrique ou dans certaines régions asiatiques, ce n’est pas du tout la même chose. Les gens quittent la campagne parce qu’on ne peut plus y vivre et on vient en ville. Mais cela n’a même aucun sens de parler de chômage, quand 80% de la population est au chômage ; ce sont des gens qui vivent en revendant des cigarettes à l’unité, des morceaux de sucre à l’unité. C’est l’allongement infini de la chaîne de redistribution. Mais ils ne travaillent pas directement dans le secteur productif. On voit là se mettre en place une société complètement pourrie, où apparaît une sorte de plèbe -pour reprendre un très vieux concept de l’empire romain- où les gens ne sont plus des paysans, mais ne sont pas devenus des prolétaires au sens d’ouvriers d’usines. Il n’empêche que la seule chose qui continue à fonctionner en Afrique, c’est le capitalisme, alors qu’avant il y avait le mode de production domestique qui fonctionnait.

Capitalisme énucléé

Mais ce capitalisme est, néanmoins, énucléé, dans la mesure où la tête de ce capitalisme n’est pas sur place. Il n y a pas formation d’une véritable bourgeoisie nationale. Et c’est d’ailleurs pourquoi des phénomènes comme la corruption, sont si forts. Vous vous rappelez Mobutu, du Zaïre, qui a été classé un moment donné comme la deuxième fortune du monde ; mais Mobutu n’était pas un bourgeois, c’était un cleptocrate, un voleur, tout ce qu on veut ; il n’a pas fait sa fortune par le commerce même pas le commerce équitable, hein ? même dans le pire sens du terme ou par l’exploitation de ses propres travailleurs ; il a fait sa fortune par le vol de l’aide internationale, le détournement des matières premières, etc. Cela dit vous me direz que dans d’autres régions du tiers monde, on a des phénomènes d’industrialisation (en Amérique latine, en Asie,...). Mais même dans les années trente, ces zone que l’on n’appelait pas encore tiers monde -par analogie avec tiers-état ce terme est apparu en 1956-, entre le Mexique, le Bresil ou ce qui était à l’époque l’Oubangui-Charri, aujourd’hui Centre-Afrique, il y avait des différences considérables. Il est vrai qu’aujourd’hui certains pays sont de plus en plus industrialisés, mais est-ce que cela change la distance qui les sépare des pays du centre ? C’est sûr qu’ils sont plus industrialisés, mais le lieu où l’on produit les brevets, le lieu d’accumulation du capital, de concentration du capital, le lieu du capital intellectuel, reste absolument dans les mêmes endroits. Il y a un rapport du PNUD qui disait même que la différence entre les pays riches et les pays pauvres était plus forte aujourd’hui qu’il y a deux siècles.

Expansion par marchandisation

Et la troisième forme d’expansion, c’est celle qui se déroule chez nous : mais c’est une expansion, là, vraiment en interne. Dans la mesure où le centre du monde, l’Europe, les Etats Unis,... le monde occidental, ne peut plus facilement y aggraver le taux d’exploitation. Parce que malgré tout, il y a un certain rapport de forces entre les classes. Nous avons conquis des droits démocratiques ; on peut se défendre, on a des syndicats, des associations,... Ce qu’il cherche plutôt à faire c’est à élargir l’assiette de son exploitation : faire entrer au sein du mode de production capitaliste, au sein des lois du marché, des zones d’activité économique qui n’en faisaient pas encore partie. Et c’est la fameuse marchandisation : transformer en marchandise des choses qui relevaient encore de la valeur d’usage. C’est la protection sociale, ce sont les services publics, l’eau et même l’air avec la question des quotas de droits de pollution -Les Etas-Unis ne voulant pas respecter le protocole de Kyoto, rachètent des quotas à des pays du tiers monde qui polluent moins. Tous les secteurs de l’activité économique et sociale, doivent devenir des marchandises, et c’est également tout à fait en lien avec le rapport Virville dont on a parlé il n y a pas longtemps en France, sur le droit du travail.

Avant vous aviez la loi, le code du travail, qui disait que les conventions collectives pouvaient déroger au droit du travail seulement si c’était à l’avantage des salariés. Aujourd’hui, c’est exactement l’inverse : tout viendrait du contrat entre le travailleur "libre" et le patron "libre". C’est la vieille image du renard libre dans la basse-cour libre.

Je crois que cette expansion triple du capitalisme est la dernière possible. Parce qu’après avoir récupéré l’espace géographique des pays de l’Est, après avoir complètement soumis le tiers-monde, et après avoir marchandisé tout ce qui peut l’être, à part aller sur Mars, je ne vois pas ce qu’il peut faire. Je parle en termes de périodes historiques. Maintenant combien de temps va durer cette période dans laquelle nous entrons, je n’en sais rien. Il est évident que cette marchandisation de tout va remettre en cause la vie des gens, et chez nous les acquis sociaux. Mais également les identités des gens, parce que par définition, elles sont "inutiles" dans la tendance globale du capitalisme actuel.

Et c’est là que la mondialisation diffère de l’impérialisme classique, tout en en dérivant. L’impérialisme soumettait des sociétés périphériques, mais la mondialisation sous hégémonie du capital financier, tend (c’est une tendance) à transformer chaque région, nation, société, en parcelle du monde, en circonscription du monde, chacune étant mondialisée, et donc privée de son historicité. Mais heureusement ce n’est qu’une tendance qui provoque des contre-tendances et par exemple, pour parler du domaine linguistique, c’est pour ça que la langue française, est de plus en plus délaissée, parce que ce n’est plus qu’une petite langue tribale résiduelle, elle n’est guère utile, et c’est aussi pour ça qu il faut défendre la langue française. Exactement pour les mêmes raisons qu’il faut défendre la langue basque, corse ou bretonne.

Une Mondialisation contre les besoins identitaires et sociaux

Sur ce plan là c’est uniquement une question d’échelle. Aujourd’hui le basque, demain ce sera le français. En même temps que se produit la mondialisation se produit l’internationalisation qui est une tendance simultanée et c’est pourquoi on a tendance à les confondre. Parce que les peuples, grâce à la quatrième révolution technologique et industrielle, ont de plus en plus besoin de rapports économiques et culturels avec les autres. Mais par une relation entre nations, dans le respect de l’historicité de chacun, je crois donc que la mise en relation croissante des relations entre les nations du monde, ça c’est de l’internationalisation, et cela n’a rien à voir avec la mondialisation qui tend à supprimer les historicités de chaque société pour les livrer à la déréglementation et à la dérégulation.

Je crois donc qu’on a en ce moment une nouvelle forme de la lutte des classes à l’échelle mondiale, qui est la mondialisation contre l’internationalisation. La période dans laquelle nous sommes est celle d une atteinte tant aux besoins sociaux qu aux besoins identitaires des travailleurs et des peuples, et les deux seront confondus dans la conscience des gens.

Quand en 1995 -pour moi c’est le mouvement social qui a attiré mon attention sur cet aspect des choses-, on a vu cette levée de boucliers en défense de la sécurité sociale, on peut dire que c’est une lutte des classes. Des travailleurs qui luttaient pour la sauvegarde d’un acquis social. On peut dire que c’était une lutte citoyenne, puisqu un gouvernement essayait de faire passer en force un projet qui n’avait pas été démocratiquement discuté. Mais la Sécu comme l’école publique, c’est quelque chose qui est tellement enraciné dans l’imaginaire politique français, que remettre en cause la Sécu, c’était remettre en cause l’idée même que nous nous faisions de la France, l’identité de la France. Et je crois que dans la grève de 1995, il y a eu un aspect lutte sociale tout à fait évident, un aspect citoyen tout aussi évident, mais il y a également eu un aspect identitaire très fort, à tel point que la droite, en reculant, a bien compris la chose en disant "ne vous inquiétez pas, nous ne remettrons pas en cause les services publics à la française". Naturellement ils le font quand même.

Si la constitution giscardienne passe, demain dans l’Europe néolibérale, et si l’Accord Général sur le Commerce des biens et des Services oblige les Etats à ne plus considérer l’espace territorial d’un pays comme aire d’organisation de la démocratie et l’exercice de la citoyenneté, on aura à la fois des luttes sociales et des luttes de défense de "pays". Et j emploie exprès le mot "pays", par confusion volontaire entre Pays Basque et France. Et attention, parce que si ce n’est pas la gauche qui est à la pointe de la défense des pays, il y a d’autres gens qui prendront la tête de cette lutte. Et ça risque d’aller dans une direction tout à fait différente, d’enfermement identitaire. C’est une question stratégique de répondre à la fois aux besoins des mouvements sociaux et aux besoins identitaires qui ne sont d’ailleurs eux-mêmes que des besoins sociaux.

Pour la convergence des luttes

Je voudrais quand même faire un peu de pub pour un article que j’ai adoré : la tribune de Jean-Noël Etcheverry "Txetx", dans l’avant-dernier numéro d’Enbata où il appelait à la convergence entre les luttes identitaires basques et les luttes sociales françaises. Et donc, sur le plan politique, à la convergence entre les mouvements abertzale et la gauche, même s’il y a des grosses difficultés.

Mais je reviens sur les élections régionales. Si on a vu le camarade Espilondo être élu, ça doit quand même poser question.Cela prouve qu’il y a quand même beaucoup de gens qui ont voté en tant que gens ayant des problèmes "français", et pas pour M. Espilondo qui a retourné sa veste sur la question du département Pays Basque. Quand on a dit cela on n’a encore parlé que de méthode et pas d’approche politique concrète.

Par quel biais, quel est l’angle d’attaque qui permettrait le mieux la confluence des luttes ? Je ne reviendrai pas ici sur le concept de nation car cela exige tout un autre exposé, mais je voudrais parler du droit à la différence. Pas dans l’abstrait, mais dans sa traduction concrète en termes de lutte et de positionnement politique. Grâce aux luttes de nos aînés, nous bénéficions, en gros, de libertés. Mais malgré les luttes de nos aînés, nous ne bénéficions pas du tout de l’égalité, et ce déséquilibre empêche la fraternité de s’épanouir. Et ne serait-ce que pour cette raison très générale, je crois que la lutte pour l’égalité est l’axe stratégique à long terme.

Droit à l’égalité plutôt que droit à la différence

Mais revenons un peu dans les détails sur la question du droit à la différence. Alors je crois qu’il faut refaire un peu l’historique de l’expression. Sauf erreur de ma part, je crois que ce terme est venu dans le vocabulaire post-68, dans la solidarité de militants de mouvements d’éducation populaire ou de militants politiques face aux travailleurs immigrés, et puis face aussi au Larzac -mais c’était aussi un rendez-vous manqué car on a vu l’extrême-gauche parisienne descendre au nom de l’antimilitarisme et puis les occitanistes monter au nom de l’occitanisme, mais sans tirer des deux côtés des leçons d’une alliance durable. Et en même temps c’était la solidarité avec les travailleurs immigrés, et puis aussi une certaine influence de la sociologie américaine. C’est mélanger au sein de notions multiculturalistes des choses qui n’ont rien à voir. Les travailleurs immigrés ont des droits à défendre, mais selon une logique et une problématique politique qui est évidemment différente de celle des nations historiquement présentes sur le territoire de la République. Les deux ont des identités à défendre, mais ce sont des choses complètement différentes.

Et puis, la "différence", c’est un vocabulaire de vaincus. Il y a une diversité humaine. Mais quand on dit différent, on dit différent de quelqu’un. On désigne celui qui est "normal". Et on se définit soi-même comme pas normal. Pourquoi ça serait ici que les gens sont différents ? Et pas à Paris ? Et enfin, c’est le plus important, on parle là en termes de revendications concrètes, de lutte : si on défend le droit à la différence, on défend la différence du droit. Quand on revendique le droit, le droit à la différence, on revendique la différence du droit, des législations spécifiques pour une protection des espèces en voie de disparition. De même que lorsque la France défend sur le plan international "l’exception culturelle française", moi ça m’énerve. Etre contre la marchandisation de la culture, ce n’est pas de dire la France est une exception culturelle. Pourquoi pas une exception "sécu" -puisque "la sécu c’est vital" ! Pourquoi pas une exception "chômage", etc. Le problème n’est pas là. On est contre la marchandisation. Pour sortir de ce problème de la démocratie, de la diversité, sans le faire sous l’angle du droit à la différence, le seul moyen c’est de défendre le droit à l’égalité. C’est le seul qui permette d exprimer la diversité humaine sans tomber dans des dynamiques de droit des groupes et de droit à la différence.

Et soyons très concrets. Par exemple les écoles Diwan, Calandretta, Ikastola, sont à ma connaissance les seules écoles privées qui aimeraient bien être nationalisées, si c’était possible. Elles ne le sont pas car, comme pour le pédagogue des années vingt, Freinet, on l’a obligé à créer son école privée, parce que le ministère de l’Education l’empêchait de mener à bien ses expériences d’éducation tout à fait avantgardistes. La revendication de l’immersion absolument nécessaire pour recréer un espace social de développement de la langue et sortir de la logique du "parler patois à la maison". Est-ce que c’est une revendication de droit à la différence ? Pas du tout ! En France il y a des citoyens qui ont le droit de faire alphabétiser leurs enfants dans leur langue maternelle ou affective dans des écoles par immersion, dans le secteur publique, ce sont les gens comme mes enfants qui vont à l’école publique en français. Je bénéficie de ce droit, moi, citoyen français, au sein de l’école publique. D’autres citoyens de France ne bénéficient pas de ce droit. Revendiquer que dans l’école publique on puisse avoir des écoles par immersion ce n’est pas revendiquer le droit à une différence mais au contraire à l’égalité. C’est une dynamique d’égalité.

Deuxièmement quand l’hebdomadaire politique occitan La Setmana réclame une subvention par l’Etat qui est accordée aux magazines qui ne font pas ou très peu de publicité, (c’est ainsi que Rouge, l’hebdo de la LCR touche des subventions) cela lui a été refusé parce qu elle n’est pas en français ! Donc elle est considérée comme un bulletin étranger.

Confusion religieuse des néojacobins

Et sur la question de la laïcité on a vu poindre des choses un peu bizarres, comme si pour défendre la langue basque il fallait être un peu moins laïc. Mais pas du tout ! Il ne faut pas confondre laïcité et nationalisme comme ceux qui ont fait appel au Conseil d’Etat contre les écoles Diwan. Ils confondent l’uniformité devant la loi avec l’égalité devant la loi. Tout le monde a le droit de faire alphabétiser ses enfants dans la langue maternelle ou affective. Ces gens-là en faisant passer un concept nationaliste de francisation complète de la France pour de la laïcité, trahissent la laïcité, puisque l’une des valeurs fondatrices de la laïcité c’est bien l’égalité. Il ne faut pas être moins laïcs qu’eux, il faut l’être plus. Quand ces gens disent que les écoles en basque, en corse, etc. créent des communautés, ils les cherchent là où ils les veulent ; parce que, à ce que je sache, les élèves qui choisissent les options musique ou sport-études peuvent aussi créer une communauté ; mais celle-là on ne la voit pas. Ou quand il y a des sections internationales dans les lycées français, en espagnol ou en anglais, ce que personnellement je trouve très bien (plus on apprend de langues et mieux c’est) personne ne trouve à redire. Mais quand une école veut adopter la langue basque par exemple, on crie au communautarisme. Ce qui veut dire que ces gens confondent la question religieuse... et linguistique. Ils confondent l’exercice public d’une liberté privée avec la langue qui est l’exercice social d’une liberté privée. La langue n’est pas une opinion, ni une religion, mais un vecteur de communication. Ces gens-là utilisent des arguments religieux dans la lutte contre les langues minorisées en France et donc, ils remettent en cause la laïcité. J’insiste car c’est sur ce plan-là que l’on peut discuter avec des gens qui voient un danger pour la République etc. Toutes les valeurs que nous défendons sont des valeurs républicaines. Et même si un jour on avait une république basque, je ne vois pas en quoi c’est contradictoire avec les principes républicains !

Donc, nous sommes dans une nouvelle période de conflits, où de plus en plus les luttes seront à la fois des luttes identitaires de défense de modes de vie et des luttes sociales se défendant contre les agressions sociales que nous subirons.

Mais il n’y a pas d’automaticité. Ce n’est pas parce que le capitalisme provoque la conjonction des problèmes qu’apparaîtra, comme par miracle, la conjonction des luttes. Tout cela dépend de la réflexion politique que les gens sauront mener, notamment ici, pour faire confluer ces luttes, ces deux types de problèmes sociaux qui concernent tous les citoyens.



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