La situation des femmes finlandaises est assez différente de celle des femmes en France. Avec cet exemple finlandais, j’aimerais attirer votre attention sur le fait que les transformations qualitatives dans le milieu professionnel ne peuvent se faire sans changement dans les pratiques des gens (au travail, en famille, en couple, avec les amis) et sans changement de mentalités, individuelles ou collectives, sans changement politique, en bref, sans que les changements soient effectifs dans plusieurs sphères de la vie sociale.
Il me semble important de définir ce que j’entends par les inégalités entre les hommes et les femmes au travail. Ce sont des inégalités qui viennent d’une différence de traitement selon le sexe des travailleurs. De la pure et simple exclusion : des métiers qui sont interdits à l’un ou l’autre sexe ou alors des discriminations beaucoup plus diffuses et plus cachées. Ces traitements s’appuient sur des idées un peu stéréotypées, du féminin et du masculin, et sur les idées que l’on se fait des rôles respectifs de chaque sexe. Le principal handicap pour que les femmes puissent avancer dans leur carrière quand elles le souhaitent, c’est l’idée que l’on se fait de la maternité. On va traiter une femme comme une mère indépendamment du fait qu’elle souhaite ou pas l’être. Un employeur à tendance à la considérer comme potentiellement mère. Un jour, travaillant sur l’encadrement et les professions supérieures, j’ai pu constater que l’on va utiliser cet alibi pour ne pas accorder la promotion ou le poste d encadrement, puisqu’on a en tête que ce type de poste est contradictoire avec l’idée que l’on a de la maternité.
Bien entendu, la question du sexe n’est pas le seul élément de différence de traitement du salarié, mais bien souvent est associé à d’autres facteurs tels que la classe sociale, les diplômes, l’origine ethnique, la sexualité, l’âge... Toutes les femmes ne subissent pas les mêmes types d’inégalité. Il est important de savoir de quelles femmes et de quels emplois on parle au juste. Le vécu des inégalités peut être très différent entre une femme blanche, cadre, jeune, diplômée, et une femme issue de l’immigration, âgée, sans diplômes, sans papiers... pour faire dans la caricature.
Gardons en tête que les chiffres cachent des réalités très diverses et regardons la situation des femmes sur le marché de l’emploi. On peut partager les formes d’inégalités en trois groupes. Celles qui se situent en aval de l’emploi, avant même qu’on accède à un emploi, et qui concernent surtout les modes d’accès au monde professionnel. Celles qui prennent place durant l’activité sous diverses formes de discrimination. Enfin, celles qui apparaissent quand on quitte l’emploi, soit de force lorsque l’on va être au chômage, soit par ce que l’on appelle la sortie naturelle : la retraite. Les trois situations sont bien sûr étroitement liées dans la réalité, et les unes ont toutes des conséquences sur les suivantes.
Concernant l’accès au travail, la tendance est la même en France et en Finlande depuis les années soixante. Les femmes sont de plus en plus nombreuses à avoir une activité professionnelle continue et le taux d’activité des femmes de 15 à 64 ans ne cesse d augmenter alors que celui des hommes stagne ou même diminue. En 1996, les femmes représentent près de la moitié des actifs aussi bien en France qu en Finlande, et malgré ces mêmes tendances, des différences apparaissent entre la France et la Finlande. En 1999, avec un taux d’activité féminin de 62%, la France se situe au-dessus de la moyenne européenne qui est de 59%. Cela reste inférieur au taux d’activité féminin finlandais qui est de 74%. Les disparités sont également plus élevées en France entre les hommes et les femmes : 62% pour les femmes contre 76% pour les hommes alors qu’en Finlande le taux est de 74% pour les femmes contre 79% pour les hommes. L’écart en point est de 14 en France contre 5 en Finlande.
Ces écarts s’expliquent historiquement par une évolution différente du comportement d activité des femmes. En France, jusqu’aux années 60, on avait une courbe d’activité féminine en forme de dos de chameau, avec deux bosses et puis un creux au milieu. Cela veut dire que les femmes entraient dans la vie active, jeunes, puis de 25 à 40 ans quittaient le travail pour rester à la maison et s’occuper des enfants en bas âge, et revenaient une fois les enfants partis, jusque la retraite. En Finlande, dés les années 60, la courbe était déjà en forme de U renversé en raison de carrières professionnelles continues jusque la retraite. C’est ce qui se passe en France actuellement, mais il y a ces trente à quarante années d’écart qui peuvent peut-être expliquer certains de ces chiffres.
Le moment où une différence apparaît encore c’est à l’occasion du troisième enfant. Là il y a plus de femmes qui sortent du marché de l’emploi pour rester à domicile. Et l’écart est plus important pour les femmes en France qu’en Finlande. En revanche, si l’on regarde d un peu plus près, on constate certaines formes d’inégalités, qui se manifestent sous ce qu’on appelle la ségrégation horizontale et verticale.
Ségrégation horizontale, cela veut dire que les emplois majoritairement occupés par des femmes vont se concentrer sur quelques secteurs d’activité : éducation, santé, soins, services,.. La ségrégation verticale signifie que les emplois féminins se trouvent dans des catégories situées au bas de la hiérarchie professionnelle. Ainsi à l’intérieur d’un même secteur d’activité, par exemple le secteur bancaire sur lequel je travaille, on va plutôt trouver des femmes employées à 80%. Mais plus on monte dans la hiérarchie, plus elles deviennent invisibles.
Dans les deux pays en question, France et Finlande, la ségrégation horizontale existe et elle est même plus forte en Finlande. C’est-à-dire qu’il y a vraiment les métiers des hommes et les métiers des femmes. Cela reste toutefois moins problématique, moins pénalisant puisque les emplois féminins sont mieux rémunérés qu’en France. En effet l’écart de rémunération entre secteur masculin et féminin est moindre ; même si la ségrégation est très forte, elle n’a pas les mêmes conséquences. Concernant la ségrégation verticale, on observe le même phénomène dans les deux pays, mais les écarts sont plus forts en France. Concernant le secteur bancaire, dans les deux pays, on va avoir 80% de femmes parmi les employés. Au niveau des cadres moyens, en France, on va encore trouver 20 à 30% de femmes selon les banques ; en Finlande on va avoir moitié-moitié. Quand on monte au niveau de la hiérarchie, pour les cadres supérieurs, là en France, on n’a plus que 10% de femmes alors qu’en Finlande il y en a 30%.
Une fois qu on a accédé au travail, il y a d’autres formes d’inégalité et de discrimination qui apparaissent. La première est la différence salariale. Dans toute l’Europe, les femmes demeurent significativement moins bien payées que les hommes. En France, les écarts de salaires vont de 20 à 30%. Et plus on monte dans la hiérarchie sociale, plus les écarts sont grands. Entre un ouvrier et une ouvrière, on va avoir 18% d’écart de salaire pour le même travail et chez un cadre supérieur, ce sera 35%. En Finlande c’est un peu moins : de 10 à 20%. Mais il n y a pas de "travail égal à salaire égal" comme le veut la loi, parce que cette même loi oublie que les hommes et les femmes ne font pas le même travail. Ils ne travaillent pas dans les mêmes secteurs, et le travail sur le secteur féminin est systématiquement moins bien rémunéré que sur le secteur masculin. Ils n’occupent pas les mêmes métiers ou bien quand ils le font, la valeur de ce travail n’est pas reconnue de la même manière. Voici un exemple concret. Dans une banque en France j’ai rencontré deux cas : un jeune cadre responsable, dans le jargon, d’un "bureau" ayant une personne sous sa responsabilité était considéré comme cadre. Une femme qui s"occupait de la même manière d"un "bureau", mais avec trois salariés sous ses ordres, ne l’était pas. Quand j’ai essayé de savoir pourquoi -si c’était une question d’ancienneté ou de diplômes-, et bien, personne n’a su me répondre.
Les écarts dans les revenus sont renforcés par le fait que le travail à temps partiel reste majoritairement l’apanage des femmes. En France 32% des femmes actives ont un emploi à temps partiel contre 5,5% des hommes, alors qu’en Finlande c’est le cas pour seulement 17% des femmes contre 8% des hommes. La part du travail à temps partiel cache aussi des situations assez variées entre ces deux pays : en Finlande cela touche des femmes de 15 à 24 ans en majorité, autrement dit des étudiantes qui travaillent à temps partiel pour financer des études. De plus, en France, parmi celles qui occupent un emploi à temps partiel, elles sont plus nombreuses à ne pas souhaiter travailler à temps plein. A 70 % elle répondent non à la question souhaitez-vous travailler à temps plein ? . En Finlande, c’est 55%.
Totefois, il ne faudrait pas déduire des chiffres sur le travail à temps partiel, qu’il répondrait à une quelconque demande sociale pour concilier travail et famille. Cela n est pas vrai, car ce sont en France des femmes de moins de 25 ans et de plus de 55 ans qui sont le plus concernées par le développement de ces formes de travail. Ce sont donc celles qui sont probablement les moins concernées par les charges domestiques et éducatives, avec des enfants à charge.
La maternité et le temps partiel, souvent liés d’ailleurs, sont probablement les principales sources de discrimination envers les femmes, qu’elles soient réelles ou pas, que l’on soit mère ou pas. Puisque, non seulement cela produit des écarts de revenus, mais aussi pour les femmes qui souhaitent faire carrière ou avancer sur leur parcours professionnel, ce sont des obstacles terribles, quasiment fatals, pour cet avancement. Les promotions et l’avancement ne vont tout simplement pas à ceux qui se mettent à travailler à temps partiel. Il y a cette idéologie de disponibilité au service de l’entreprise et de l’employeur qui persiste. C’est ce que j’ai pu constater en France par les entretiens menés auprès des cadres bancaires.
La troisième raison du retard des femmes dans l’avancement, tient au frein dû aux mentalités. Un ou une DRH qui réfléchit à qui accorder la promotion, ne la donnera à la femme que si elle a déjà prouvé qu elle pouvait tenir ce poste-là. Soit elle a fait une formation, soit elle a un diplôme qui lui donne le niveau, soit elle a déjà occupé ce poste-là, en remplacement ou sans en avoir le statut et les avantages. Cela fonctionne tout à fait à l’inverse pour les hommes : on va plutôt "parier sur lui", sur eux, "le jeune homme est dynamique, il va sûrement y arriver, je vais lui donner un coup de pouce, il finira bien par faire ses preuves et montrer ses qualités une fois sur le poste". En bref, la cooptation souvent masculine fonctionne très bien pour les hommes, mais laisse de côté les femmes.
Les inégalités apparaissent également dans la perte d’emploi. En France comme en Finlande les femmes sont davantage touchées par le chômage, mais cet écart est plus important encore une fois en France. En 1919, le taux de chômage des femmes était de 14% et celui des hommes de 10,5%. En Finlande c était 12,5% pour les femmes et 11% pour les hommes, donc presque le même. Il y a aussi des différences dans la manière dont le chômage de longue durée affecte les deux sexes. En France, la part du chômage de longue durée est plus importante pour les femmes que pour les hommes, mais en Finlande c’est l’inverse. Ce sont les hommes qui restent le plus longtemps au chômage.
Toutes ces inégalités rencontrées durant la vie active, finissent également par se refléter dans les retraites. Quand on a travaillé 10 ans à temps partiel, cela équivaut à 5 ans pour la retraite. Partout en Europe, la retraite des femmes reste inférieure à celle des hommes. En Finlande, les handicaps sont un peu palliés par la retraite nationale. Un minima est accordé à tous les citoyens. Ce n’est pas grand chose, mais c’est garanti à toutes et tous. Elle est insuffisante pour équilibrer les écarts creusés dans le milieu du travail.
Au travers de ces chiffres, on peut voir que le travail reste un marécage des inégalités stagnantes entre les hommes et les femmes dans les deux pays. L’image semble un peu plus positive en Finlande et il y a plusieurs raisons qui expliquent cet état des choses. Mais je voudrais préciser que ce sont des mesures antérieures à l’entrée de la Finlande dans l’Union Européenne, donc antérieures à l’incitation de l’Union pour l’égalité des sexes, et qu’elles n’ont pas toujours eu comme objectif explicite l’égalité des sexes.
La relativement bonne position des femmes finlandaises est certainement due au moins en partie aux lois visant l’égalité, mais cela a été bien plus influencé par les politiques sociales propres à ce pays et par la construction des services de l’Etat providence. Je dis cela parce que les lois sur l’égalité des chances entre les hommes et les femmes ont été adoptées à la fin des années 80, donc tardivement, alors que les mesures pratiques facilitant l accès des femmes aux activités professionnelles et permettant la conciliation de la vie privée et publique, donc travail et foyer, ont été mises en place à partir des années 60. La création des services sociaux prend racine dans l’histoire du pays. Tout d’abord, le modèle du partage entre l’homme pourvoyeur et la femme au foyer n’a jamais réussi à s’imposer comme norme en Finlande. Les femmes ont toujours participé activement aux tâches productives du pays. On n’a pas connu des femmes restant massivement au foyer. Avant la deuxième guerre mondiale, la Finlande était extrêmement pauvre, majoritairement agricole, constituée de petites fermes familiales. La rudesse du climat amenait tout le monde à participer aux tâches. La survie de la ferme nécessitait que les femmes travaillent à égalité avec les hommes. Certes les tâches étaient différentes, mais le fait que la force de travail de tout le monde était requise, cela a permis de créer une idéologie où l’idée est celle du partenariat entre les hommes et les femmes. Est venue la guerre mondiale, et après la guerre, la Finlande s’est brutalement industrialisée, et on a eu besoin du travail des femmes. Ceci d’autant plus que la Finlande a refusé de faire appel au travail des immigrés. On a préféré prendre la force de travail peu coûteuse des femmes. Cela se voit encore aujourd’hui puisque le pays dépend de la force de travail des femmes : le taux d’activité masculin est relativement bas si on le compare aux données internationales, et l’activité féminine est majoritairement à temps plein.
Autrement dit, c’est plutôt pour des raisons économiques et historiques que l’institution de la femme au foyer n’a pas eu le temps de se stabiliser en tant que pratique comme en Europe centrale. Puisque ce modèle avait une position idéologique forte, il aurait bien pu se réaliser chez nous aussi, si la demande et l’offre de la force de travail après la guerre ne s’étaient pas rencontrées sous la forme de la force de travail des femmes. Autant le secteur privé que le secteur public ont eu besoin des femmes pour les tâches sexuellement ségréguées on ne mettait pas non plus n’importe où ces femmes que l’on intégrait dans le marché de l’emploi.
Une autre caractéristique de l’organisation sociale importante en Finlande est la place centrale accordée à l’Etat dans la régulation et la gestion de la vie quotidienne de ses citoyens. Dans la pensée politique, il existe des traces profondes d’idéologie communautaire qui sont héritées de la lutte pour l’indépendance, où l’Etat-nation naissant construisait son identité et son idéologie sur une cohésion du "nous" finlandais contre "eux" russe. Il faut savoir que la Finlande n’est indépendante que depuis 1917. Cette cohésion nationale forte a placé l’Etat et son régime social-démocrate au centre de la vie des citoyens. Et il est encore aujourd hui envisagé comme le lieu par excellence de conciliation des intérêts du capital et de la société civile, surtout en termes de groupes professionnels. C’est lui qui permet les négociations entre employeurs et syndicats. L’Etat est, de plus, envisagé comme le principal organisateur des services sociaux, des voies d’éducation (il n’y a pas d’écoles privées en Finlande), et il a un rôle central dans la répartition des richesses au travers d’assurances sociales développées, de services sociaux, qui sont universels, couvrant tous les citoyens. Du coup, l’Etat est primordial avec sa législation et ses services sociaux, pour comprendre l’activité professionnelle féminine en Finlande. Non seulement il a permis aux femmes d’accéder à l’emploi en créant des services comme les garderies,... mais il est aussi un employeur très important de femmes. L’Etat providence et ses services ont été mis en place en Finlande à partir des années 60. C’est relativement tard par rapport aux autres pays scandinaves, et sa naissance allait de pair avec la revendication forte des femmes pour l’égalité qui, à l’époque, était surtout comprise comme l’égalité d’accès à l’emploi, au travail salarié.
Deux principes forts régissaient l’égalité des sexes à l’époque. Premièrement, l’idée que l’émancipation des femmes passe par l’autonomie financière, et deuxièmement, que tout adulte ne doit pas être dépendant d’un autre adulte. Donc à cette époque on va totalement abandonner l’idée de l’unique pourvoyeur. Il y a eu dans ces années aussi des tentatives de changer les relations par rapport au travail domestique, avec l’idée que l’on devait se libérer autant que possible des tâches domestiques. La possibilité de concilier travail et famille devait être offerte à tous et à toutes, avec un effort pour re-définir la masculinité par rapport à la famille. Mais en pratique tous les changements qui aboutissaient ne concernaient que des changements dans la vie des femmes.
Quelques mesures par ordre chronologique : En 1964, le congé maternel payé, dont la durée était de 105 jours, est passé à 174 jours en 1974. Suivi d’une loi votée en 1973 qui obligeait toutes les municipalités à offrir une place en garderie publique à tout enfant de moins de 3 ans. En 1976, l’Etat a instauré un système d’imposition individuelle, on sépare les revenus des hommes et des femmes, du coup la famille n’est plus pénalisée en terme d’imposition si les deux travaillent -c’est une mesure vraiment spécifique pour inciter les femmes à rentrer sur le marché de l’emploi. En 1978, on a créé un congé paternel d’une semaine à la naissance de l’enfant et actuellement il est de 14 jours. En 1980, le congé parental d’une durée de 3 ans avec la garantie d’être réintégré à son ancien poste, ce congé pouvant être pris soit par le père soit par la mère, est payé à environ 65% du salaire précédent le congé.
En 1985, il y a eu une loi sur les allocations pour soins donnés à domicile qui a permis aux parents de choisir entre la garderie ou l’éducation à domicile avec une aide financière de l’Etat équivalente à l’aide correspondante à l’aide versée à une garderie publique. En gros, un salaire pour garder les enfants à la maison, et cela jusqu’à ce que l’enfant ait trois ans. En 1985 on a aussi vu le congé maternel se transformer en congé parental et son rallongement à 258 jours. La dernière mesure a été instaurée en 1996, cela va encore plus loin sur la question des garderies, là, les municipalités doivent offrir une garderie à tout enfant de moins de 7 ans, l’âge du début de la scolarité en Finlande. En pratique cela veut dire que si vous habitez à Helsinki, la ville peut vous trouver une place en garderie à l’autre bout de la ville, mais c’est quand même une obligation de vous trouver une place.
Toutes ces transformations ont un point commun : soit elles servaient les intérêts économiques de la nation, soit elles avaient un sens pour la santé de la nation ou sur le bien être des enfants. Ce n’est donc pas explicitement dans l’intérêt spécifique de l’avancement de l’égalité entre les hommes et les femmes. Tout ce qui touche au pouvoir symbolique du masculin, les pasteurs féminins, les mariages entre les homosexuels, le libre choix du nom après le mariage, ou une législation plus libre quant au divorce ou la législation sur l’égalité entre les sexes, n aboutissaient qu’à la fin des années 80. Ces lois là ont eu un résultat en termes d avancement d’égalité, mais ce n’était pas leur objectif fixé au départ.
Dans les années 80 la discussion change un peu sur la différence des sexes. Elle n’est plus aussi conciliante puisqu’elle commence à remettre en cause des choses plus symboliques et qui touchent plus clairement le pouvoir. La loi sur l’égalité des chances a été votée en 1987 comme le résultat de ces discussions et elle a plusieurs objectifs, notamment de pourvoir l’égalité et de combattre la discrimination sexuelle directe ou indirecte. Toute entreprise de plus de 30 salariés devrait avoir un plan d’action pour la promotion à l’égalité des sexes, mais en réalité c’est rarement le cas. Les employeurs, les entreprises préfèrent ignorer ce passage de la loi.
Même si l’Etat est le partenaire numéro un des femmes dans cette bataille, j’aimerais quand même insister sur le fait que la normalisation du travail professionnel des femmes sur le marché de l emploi n’a pas effacé les différences de sexes et l’Etat n’a pas réussi à garantir la même citoyenneté sur le marché de l’emploi, ni effacer les handicaps pour les femmes. Il y a même certains effets boomerang : certaines allocations, comme le soin au domicile, démontrent à quel point il est difficile, même dans un Etat providence avancé, de régler la tension entre travail salarié des femmes et la maternité, entre l’égalité et la différence des sexes, et cela malgré des idéologies égalitaires. Je veux dire que dans une réalité qui est hiérarchisée entre les sexes, les systèmes neutres qui visent à augmenter l’égalité peuvent en pratique produire et reproduire des inégalités, les maintenir ou hélas même les approfondir.
Les recherches finlandaises et suédoises montrent bien comment cette question de travail-famille et la gestion des deux reste une affaire de femmes, individuellement et collectivement, alors que cela devrait être l’affaire des deux sexes, puisque les enfants, à moins qu on me prouve le contraire, ont deux parents. Pourquoi un effet boomerang ? Parce que ces congés parentaux qui étaient des mesures neutres idéologiquement, s’adressant aux deux parents, ont fini par renforcer la responsabilité des mères quant aux soins des enfants. En Finlande, cela a abouti à de nouvelles normes sur la maternité. Maintenant on considère qu’une bonne mère prend ses congés et reste à la maison les trois premières années de l’enfant. Et du coup, cela se traduit par une libération de la responsabilité des hommes en tant que pères aussi.
Comme j’entends souvent dire en France que le modèle scandinave doit être un vrai paradis, je voudrais dire que je trouve que ce modèle est plutôt paradoxal. D’un côté il élimine les écarts entre les sexes et de l’autre il peut parfois les renforcer. En ce moment, l’Etat providence est passé à la loupe en Finlande et subit une réorganisation. Ce qui se passe, c’est qu’on cherche à trouver des solutions moins coûteuses pour les services sociaux. Cette rupture et ces critiques viennent plutôt d’une élite économique masculine que des femmes elles-mêmes. Elles sont de plus en plus envisagées comme un problème politique que comme une ressource pour la nation. Il y a deux ou trois ans le ministre de l’économie et de la famille a dit que cela coûtait cher de garder les femmes au travail, et qu’on pouvait faire ce même travail à la maison gratuitement. Mais quand on réfléchit à qui va faire ce travail, c’est assez évident.
En ce moment les politiques récentes tendent à réduire les dépenses de l’Etat providence, donc vers le travail des femmes moins cher, moins professionnel, moins de formation, et on vise la diminution même radicale du secteur public et de ses services. Si cela se produit, cela voudrait dire une transformation également pour la force de travail féminine, puisque ce sont majoritairement les femmes qui y travaillent.
J’aurais envie de dire que l’Etat est devenu trop amical envers les femmes même pour le système scandinave, et il devient l’objet d’une redéfinition sociale et peut de moins en moins représenter une voie privilégiée vers l’égalité pour les femmes. J’ai envie de rajouter que le combat n’est pas perdu d’avance, parce que les femmes finlandaises n’ont jamais eu autant de pouvoir qu’en ce moment, par leur présence au parlement, dans l’encadrement du secteur publique comme privé. Je ne vois pas comment elles pourraient accepter de "rentrer à la maison" et de "faire le travail gratuitement". Je pense que cela va être une bataille serrée mais non perdue d’avance.
L’exemple de la Finlande montre bien que l’égalité entre les hommes et les femmes au travail, rien n’est jamais acquis, c’est une construction permanente. C’est un peu comme les tâches domestiques : il faut bien faire la vaisselle tous les jours.
Pour conclure, je dirais qu’une organisation sociale plus égalitaire en Finlande, tout comme en France d’ailleurs, n’est possible qu’à condition que le travail des soins ménagers et familiaux soit considéré comme le lot des hommes également. Pour arriver à un réel partage des responsabilités, il est nécessaire d’améliorer la situation des femmes dans les sphères professionnelles, c’est-à-dire diminuer les écarts de salaires, de carrières, pour qu’elles puissent négocier à armes égales avec leurs partenaires leurs choix de vie. Pour que la conciliation entre vie familiale et vie sociale devienne enfin l’affaire des deux parents et non des mères. En Finlande, les femmes disent que tant que les politiques ne renforcent pas les responsabilités des hommes en tant que pères, à travers des congés de paternité obligatoires et plus longs par exemple, on n’avancera pas dans l’égalité des chances entre les hommes et les femmes. En quelque sorte, la balle est dans le camp des hommes.