Vous m’avez invité en tant que sociologue, spécialisée dans l’analyse des rapports sociaux de sexe, afin de partager avec vous un certain nombre d’outils permettant d’interroger et de mieux saisir les enjeux des rapports entre hommes et femmes dans un projet de société plus égalitaire. Nous avons donc choisi d’intituler cette conférence « un autre monde est possible... en changeant les rapports sociaux de sexe ». Les données statistiques distribuées sous la forme de tracts à l’entrée de cette conférence, sont une sorte d’introduction au thème qui nous occupe aujourd’hui.
Les 225 « personnes » les plus riches du monde, qui sont des hommes, accumulent le même capital que les 2 500 millions de plus pauvres... parmi ces 2 500 millions, 80% sont des femmes.
Dans la prostitution infantile, 90% sont des filles et 100% des bénéficiaires sont des hommes.
En Inde, 40% des femmes sont battues par leur conjoint.
Aux Etat-Unis, une femme est agressée toutes les 15 secondes.
En France, plus d’une femme sur dix a subi une agression sexuelle au cours de sa vie.
En France, une femme sur cinq a été victime de violences dans l’espace public.
En France, une femme est agressée toute les deux minutes.
Ces données révèlent à l’échelle tant globale que locale, les violences économiques, sociales et physiques auxquelles les femmes sont quotidiennement confrontées. Elles posent de manière brutale le postulat de notre démarche aujourd hui : visibiliser les inégalités sociales qui perdurent entre hommes et femmes, afin de faire évoluer les mentalités et les pratiques, tant quotidiennes que militantes.
L’approche méthodologique et théorique développée autour des rapports sociaux de sexe, touche à un processus social véritablement structurel et transversal à l’ensemble des sociétés : les relations entre hommes et femmes. L’étude de ces relations s’attache en premier lieu à déconstruire l’amalgame opéré entre sexe biologique et construction sociale des rôles des hommes et des femmes. Anthropologues et sociologues ont ainsi montré comment les normes, les représentations et les pratiques des membres des deux groupes de sexe sont relatifs à leurs sociétés d’appartenance. Ce que l’on appelle communément les « rapports sociaux entre les sexes » désignent ainsi l’ensemble des caractéristiques propres à une culture, qui déterminent le comportement social attendu de la part des femmes et des hommes dans une société, selon un lieu et un temps particuliers. Il s agit d’une expression relationnelle, cette notion inclut donc les femmes et les hommes tant dans leurs rôles sociaux respectifs que dans leurs interactions.
Comme le mot « sexe » se réfère dans la langue française aux différences biologiques entre mâles et femelles - à la différence visible entre les organes génitaux et à la différence corrélative entre leurs fonctions procréatrices - tout autant qu’à la sexualité des individus, on trouve parfois, dans le vocabulaire des sciences humaines, le terme de « genre », utilisé comme synonyme de la notion de « sexe social ». Les ou le « genre », notion issue du terme anglais gender, permettent de souligner que le fait d’être un homme ou une femme, relève de catégories du masculin et du féminin qui varient selon les temps et les lieux, et sont donc culturellement construites. On se souvient de la célèbre phrase de Simone de Beauvoir dans son ouvrage Le deuxième sexe : « On ne naît pas femme, on le devient ». Soulignons au passage que le fait d’être un homme relève exactement du même processus de construction sociale.
Toute la question reste donc de savoir quel homme et quelle femme nous avons la latitude de devenir, et en quoi notre sexe biologique a le pouvoir de déterminer par avance la légitimité de nos comportements et de nos actions, dans la société dont nous sommes issus. Autrement dît il s’agit d’interroger le fondement même du tabou de similitude entre hommes et femmes. Transgresser les normes de comportements, c’est souvent s’attirer la désapprobation publique. Le rire ou la moquerie constituent des très bons révélateurs du moment où on franchit ce pas là. Prendre conscience des normes imposées aux individus en fonction de leur sexe, c’est devenir attentif au sens de ce que l’on pourrait trouver ridicule. Pourquoi semble t’il si évident que certaines attitude ne conviennent pas chez une femme et quelles sont ces attitudes ? De la même manière quels sont les comportements choquant ou ridicule venant d’un homme ? Qu’est-ce qui lui est interdit ou risqué socialement de réclamer en tant qu’homme ? Poser cette question de « en tant qu’homme » ou « en tant que femme » réfère, on s’en rend compte de manière implicite, à « par rapport à l autre sexe », on dit même « par rapport au sexe opposé ». On prend donc conscience de l’importance structurelle dans nos société contemporaine de cette différenciation binaire entre les individus.
Pourtant, au-delà d’un simple processus social de différenciation et de répartition des aptitudes et des compétences selon le sexe, force est de constater l’existence d’une relation hiérarchique dans la valorisation des rôles accessibles aux hommes ou aux femmes. Les mouvements féministes n’ont eu de cesse de dénoncer, à travers leurs revendications, l’inégalité des droits entre hommes et femmes au cours de l’histoire : que ce soit dans l’accès à l’éducation et la scolarité - la mixité des programmes et des formations, rappelons-le, ne date que du début des années 70, en France -, dans leurs droits civiques afin de pouvoir voter ou se faire élire (au lendemain de la seconde guerre mondiale, bien après la déclaration universelle des droits de l’homme), dans la légitimité à disposer de leurs corps (droit à l’avortement, mais également reconnaissance de l’existence des violences conjugales, etc.).
Ce processus qui nous conduit à apprendre à être homme, ou femme, ne se réalise pas au sein d’institutions sociales spécifiques, au contraire, les processus de reproduction des normes de sexe et des rapports sociaux de sexe relèvent d’un ensemble complexe d’institutions sociales et se manifestent à de multiples niveaux de la réalité sociale.
Dès la phase de socialisation primaire, c’est à dire à travers l’éducation et les savoirs transmis par l’entourage familial, une différence apparaît dans les encouragements ou les brimades qui sont prodigués aux enfants, selon leurs sexes. Les jeunes filles seront généralement incitées à être disciplinées, aidantes, douces et concentrées alors que les garçons seront encouragés à développer le sens de la compétition, à masquer leurs émotions, à exprimer leur ambition et leur indépendance.
Les conséquences se font sentir par la suite au niveau scolaire : sur un panel de lycéennes de seconde ayant de très bon résultats en mathématiques, à peine un tiers visent un bac scientifique, à peine davantage que les garçons ayant de mauvais résultats. Moins d’une fille sur deux voit ses parents anticiper à son sujet un Bac S, contre 7 garçons sur 10. De plus les professeurs, par leurs attitudes envers les élèves, reproduisent des attentes propres aux conditionnements de sexe. Des enregistrements filmés de cours, des confrontations entre verdicts professoraux et notes données à des copies fictivement attribuées à des garçons et à des filles, au moment de l’orientation, montrent des différences très importantes dans le comportement des encadrants en milieu scolaire. On considère qu’une élève bonne en mathématiques le doit à sa rigueur et son travail, alors qu’un garçon sera considéré comme « ayant des facilités ».
En remettant en question les principes Républicains d’un système scolaire méritocratique, les travaux de Bourdieu et Passeron démontrèrent l’inégalité des chances de réussite des étudiants en fonction de leurs origines sociales. Les sociologues de l’éducation adoptant une démarche féministe, ont démontré à leur tour que le sexe est une variable importante dans les opportunités de choix et de réussites à l’école. Le caractère masculin du savoir, notamment universitaire, pose la question de la légitimité, voire de l’intérêt, de recherches sur les femmes. Un sujet de mémoire de maîtrise, de doctorat ou a fortiori un sujet de thèse en sciences humaines et sociales, qui portera sur l’histoire, la psychologie ou les conditions de vie des femmes, s’inscrira d’office comme une spécialisation, reposant sur les principes d’une « sous-culture », presque « minoritaire ». Un peu comme l’on désignera dans les pays occidentaux « la culture noire », la « question juive », on dira de l’étudiante ou de l étudiant qu’ils travaillent « sur les femmes ». L’inverse paraîtrait incongru : peut-on imaginer dire d’une recherche où les femmes ne sont pas prises en compte une seule fois, qu’elle est spécialisée « sur les hommes » ? Cela prêterait malheureusement à sourire. On ne s’est jamais soucié de la femme du soldat inconnu, la force linguiste de l’assimilation entre homme et Homme est très forte, le masculin est universel, le féminin reste une particularité. Revendiquer la visibilité des femmes comme objet de recherche c’était, comme le souligne Guillaumin : « le premier pas nécessaire pour devenir sujet dans l’histoire ». C’est à la fois bouleverser le statut traditionnel de la femme, considéré comme « l’Autre » ou même comme sous-catégorie « indifférente », et spécifier la catégorie masculine en tant que simple catégorie de sexe et non en tant qu’étalon universel.
On remarque pourtant que les comportements des parents vis-à-vis de leurs filles se sont progressivement transformés. Alors que les exigences de virilité restent bien ancrées dans les mentalités actuelles vis-à-vis des petits garçons, il semble indéniable que les filles sont actuellement plus encouragées à obtenir un diplôme pour travailler et parvenir à une ascension sociale passant davantage par leur propre emploi que par celui de leur mari. Si la société française traditionnelle incarnait tout savoir dans la figure paternelle, considéré comme le « chef de famille », les mères sont aujourd hui davantage scolarisées. Elles travaillent et apportent un soutien scolaire prépondérant dans la réussite de leurs enfants, sans compter une nouvelle image de référence et d’ascension sociale pour les filles. Contrairement aux idées reçues (et rabâchées), les femmes ont toujours travaillé et c’est seulement au cours de ce siècle que certaines d’entre elles se sont retrouvée dans la position d’être « femme au foyer ». La comparaison entre pays européens prouve d’ailleurs qu’il n y a aucune corrélation pertinente entre le taux d’activité des femmes et la baisse progressive du nombre d’enfant par foyer, au contraire les femmes actives ont en moyenne plus de deux enfants...
Même si à l’heure actuelle les valeurs transmises dans les milieux familiaux contribuent de plus en plus à donner aux filles des modèles professionnels aussi valorisés et ambitieux qu’aux garçons, les habitudes parentales de répartition des taches ménagères, continuent par contre à défavoriser les jeunes femmes. Si les femmes investissent le milieu du travail avec autant d’ambition que les hommes, on ne peux pas dire sur les hommes se tournent de leur côté vers un partage des taches au sein du foyer. Les comportements liés à la socialisation féminine, continuent ainsi à désavantager les femmes vivant en couple, dans leur accès au marché de l’emploi : Elles assument toujours en grande partie seule les tâches domestiques (courses, cuisine, ménage, etc.) ou dans le meilleur des cas elles assument la charge mentale de l’organisation que ces taches nécessitent. En d’autres termes même si les mouvements féministes ont commencé par dénoncer l’inégalité entre hommes et femmes dans la sphère domestique, c’est encore cette dimension sociale « privée », emprunte de valeurs traditionnelles, qui entrave les femmes dans leur chemin vers l’égalité.
Aujourd’hui encore, nombre d’inégalités perdurent dans les droits et devoirs attendus selon qu’on est homme ou femme. Si l’approche féministe a ceci de commun de vouloir une plus grande égalité entre les sexes, il existe bel et bien DES féminismes quand on se penche sur les moyens proposés pour y parvenir. Pour prendre une image simple et permettant un parallèle avec l’ensemble des luttes et projets politiques de réforme, on pourrait dire que la dénonciation des rapports de domination économiques et sociales auxquelles sont sujettes actuellement les femmes conduit certaines à revendiquer une part du gâteau, alors que d’autres proposent d’en changer entièrement la recette.
Si l’étiquette de féministe souffre d’une bien mauvaise presse face à se qu’on se plait à désigner comme l’effondrement des « ismes » et autres idéologies, le débat sur la parité en politique à visibiliser comment les unes et les autres, indépendamment des clivages des partis politiques, pouvaient placer les inégalités entre hommes et femmes au coeur des inégalités sociales. On ne peux évidemment faire l’économie d’une prise en compte des inégalités de classe dans nos sociétés contemporaines, et se poser la question des inégalités de conditions de vie entre femmes. Mais cela remet-il en question pour autant la structure même de la domination masculine ?
Dénoncer une certaine domination masculine ce n’est évidemment pas dire que tous les hommes sont en position de supériorité vis-à-vis de toutes les femmes. Certaines femmes (quelques poignées statistiques) sont à la tête d’équipe d’hommes, mais cela ne modifie en rien le fait que dans chaque classe sociale prise isolément, les femmes reste, relativement, à des positions subordonnées.
Vous m’écoutez attentivement aujourd hui parce que je suis présentée ici comme une universitaire, et que ce statut compense deux gros handicaps, je suis une... jeune... femme. Pendant les préparatifs de ce matin pour la préparation du forum, autour de nous, discrète, effacée même, une femme de ménage, auquel bien entendu on a prêté beaucoup moins d’attention. Mais qui fait le ménage de la femme de ménage ? Dans le milieu universitaire je suis moins crédible d’avance qu’un jeune homme encravaté et si je suis en couple avec un homme il y a encore trop peu de chance pour qu’il repasse mon linge et me fasse à manger sans me faire remarquer que j’ai de la chance. Je sais bien que personne ne fait le ménage de cette femme de ménage... mais je ne sais pas qui lave les chaussettes de José Bové.