par Jean Zin
Formé à l’Ecole freudienne de Paris, Jean Zin est un chercheur éclectique, auteur de nombreux essais où se mêlent approches philosophique, économique et politique. Directeur d’une entreprise d’informatique, animateur de cafés philosophiques, son engagement principal concerne l’écologie. Candidat pour les Verts du Lot aux élections législatives de 97, il créée le site "Écologie Révolutionnaire". Militant d’un mouvement de chômeurs, membre du Groupe de Recherches Inter et Transdisciplinaires (GRIT-Transversales), il est notamment l’auteur de L’écologie politique à l’ère de l’information, menant de front les critiques du système capitaliste, mais aussi de certaines de ses alternatives comme la “décroissance”.
La nécessité d’une décroissance matérielle est reconnue par tous les écologistes ainsi que la critique des illusions d’un développement durable. Rappel salutaire des contraintes écologiques, cela ne suffit pas à faire de la décroissance un programme politique. D’abord, parce que la décroissance matérielle ne signifie pas automatiquement une décroissance économique. La croissance du PIB est explicitement monétaire (en partie donc annulée par l’inflation) et la croissance des services ou de l’immatériel se distingue par définition d’une croissance matérielle ! Outre cet aspect trop réducteur, le slogan de la décroissance a surtout l’inconvénient de se présenter comme une simple réduction quantitative, la même chose en moins, la seule chose qu’on puisse faire c’est de se serrer la ceinture en espérant que ce soit assez massif pour avoir un effet global significatif (étant donné le nombre de pauvres et de miséreux dans le monde on devrait faire vraiment fort pour peser dans la balance !).
Il faudrait à l’évidence construire un système de production alternatif sur d’autres bases plutôt que s’imaginer pouvoir réduire la croissance d’un système productiviste qui s’emballe au contraire à un rythme de plus en plus insoutenable ! Il n’y a pas d’autre solution que l’altermondialisme, une alternative locale au capitalisme globalisé. Une économie écologisée n’est pas une économie plus économe encore, mais une économie réinsérée dans son environnement, relocalisée et recentrée sur le développement humain. Il ne s’agit pas tant de produire moins mais autrement, il ne s’agit pas de réduction mais d’alternative, pas seulement de décroissance matérielle quantitative mais de développement humain et de qualité de la vie.
On prend trop souvent les chiffres pour la chose même et des raisonnements simplistes comme celui de Malthus nous semblent encore implacables alors même qu’ils sont démontrés entièrement faux (la croissance de la population n’est pas géométrique ni la croissance de la production arithmétique). C’est au nom d’une telle abstraction quantitative que la réduction du temps de travail est acceptée par toute la gauche française comme la solution au chômage, et par les écologistes comme la condition d’une décroissance que rien ne vient confirmer (cela supposerait au moins qu’il n’y ait plus aucun chômage, aucune capacité inemployée, plus aucun gain de productivité). Cette idéologie est profondément ancrée à gauche, de l’ordre du mythe inquestionnable, mais pas seulement le fait que la réduction du temps de travail libérerait des emplois, il faut de plus que ce soit une mesure uniforme pour tous et non, ce qui serait préférable, une modulation selon les temps de la vie (formation, naissances, maladies, etc.)
On pourrait se dire que ce n’est pas grave, que la RTT a des bons côtés pour une majorité de salariés (cadres et femmes). Seulement, c’est surtout une bonne raison pour ne rien faire et ne pas avoir de projet politique. Ce n’est point là son moindre défaut ! Le mythe de la "réduction" (du temps de travail, de la consommation, de la population) est l’alibi du conservatisme qui renonce à l’alternative, à de nouveaux droits ainsi qu’à un renversement complet de logique alors que notre entrée dans l’ère de l’information exige une révolution de notre organisation sociale et que les contraintes écologiques nous contraignent à une réorganisation de nos circuits de production (en privilégiant les circuits courts). Ce n’est pas tellement la réduction du temps de travail qu’il faut abandonner que son caractère uniforme. La RTT doit être encouragée (par un complément de revenu notamment) et non imposée identiquement à tous au nom d’une réduction globale mais c’est surtout le travail qui doit être changé et devenir plus épanouissant.
Il faut quitter l’abstraction d’une décroissance générale, d’un modèle réduit de la croissance économique où tout continuerait comme avant, pour un autre modèle, un autre système, une alternative fondée sur la relocalisation et le développement humain qui sont les deux piliers de l’altermondialisme. Là on n’est plus dans l’abstraction mais dans le concret de ce qu’on peut faire localement, au niveau environnemental comme au niveau humain, en utilisant tous les outils à notre disposition (réseaux numériques, monnaies locales, systèmes d’échanges locaux, coopératives municipales). Il n’y a pas forcément de quoi rêver (on voit vite ses limites) mais c’est une façon aussi de reconstruire une convivialité perdue et une démocratie, qui s’est vidée de sens, à partir de rapports humains de face à face (qui ont aussi leur violence).
A partir de là, on peut dégager quelques principes d’action mais c’est aux citoyens à s’organiser localement, ici et maintenant, à reconstruire par le bas sans attendre de solutions miracles ou immédiates, sans tout attendre de l’Etat. Il faudra du temps pour cela mais nous devons travailler pour l’avenir, ce que ne devrait pas oublier le mouvement actuel à l’aube d’une ère nouvelle. Ce sera tout autre chose que le monde d’hier, un monde à inventer, à construire ensemble de nos mains.