Le commerce équitable est un mouvement de nature politique qui s’interroge sur les mécanismes économiques et financiers d’un bout à l’autre de la chaîne du marché.
L’atelier s’ouvrait avec une interrogation volontairement provocatrice : Le commerce équitable serait-il une utopie libérale ? Ainsi par exemple dans un document intitulé « 10 objections majeures au commerce équitable » [1], qui vise surtout l’association Max Havelaar, le commerce équitable serait quasiment l’équivalent du commerce non-équitable car il favoriserait la concurrence déloyale et l’appauvrissement de la biodiversité, ne tiendrait pas compte des coûts écologiques, accompagnerait la déculturation de la production, éloignerait de la re-localisation de l’économie, cautionnerait la grande distribution ou la mondialisation, serait une forme du néocolonialisme, il participerait à l’idéologie de la soumission.
Toutes ces réserves ou ces critiques sont à prendre au sérieux, même si elles peuvent apparaître comme excessives ou caricaturales. Elles ont sans doute l’intérêt de mettre en garde contre un risque de dérive pratique ou politique du commerce équitable, notamment si étaient passées sous silence la question de la globalité du fonctionnement de l’économie et du commerce mondial. Le commerce équitable peut aussi permettre de se donner bonne conscience à bon compte et dans ce cas il ne contribuerait qu’à un adoucissement temporaire des effets dévastateurs du néo-libéralisme.
L’atelier ne s’est cependant pas attaché à répondre frontalement à ces objections, mais plutôt à présenter des initiatives locales diverses. Plusieurs interventions ont ainsi été enchaînées sous la forme d exposés liminaires d’une douzaine de minutes suivis d’échanges entre participant-e-s pendant une durée équivalente.
Stéphanie Marriaccia a tout d’abord exposé les résultats d’un sondage d’opinion récent concernant le commerce équitable, les évolutions positives et les limites, notamment quand on compare la France à d’autres pays. Puis elle a présenté l’essentiel d’un livre qu’elle venait d écrire, un guide pratique (adresses par types de produits : alimentaires, bricolage, pour bébés, loisirs...) destiné à faciliter des comportements éthiques dans les actes de consommation.
Katia Launay et Maïté Gastambide ont ensuite présenté Afrika Kolore. Cette association se fonde sur un projet de solidarité avec la communauté rurale sénégalaise de Sadio : il s agit de mettre en oeuvre des capacités et des compétences traditionnelles locales en développant et commercialisant une production de vêtements selon les principes du commerce équitable. Ce projet inclut un programme de formation pour des jeunes et des femmes. Les bénéfices de l’activité doivent servir pour une part à financer des projets communautaires (adduction d’eau, santé publique, scolarisation, alphabétisation, électrification). Par ailleurs l’association cherche également à agir en direction de l’opinion locale par des interventions en milieu scolaire ou en direction d’un public plus vaste, afin d’y susciter des actions de solidarité.
Chantal Torre et Jeannette Renard ont présenté le magasin d’alimentation équitable Han eta Hemen ( Là-bas et ici ) ouvert depuis juillet 2001 à Anglet. Han eta Hemen, c’est d’abord du commerce équitable à l’échelle locale. C’est pour une part le débouché en ville d’un projet de développement rural et paysan soucieux d’une mise en valeur agricole durable, respectueuse de l’environnement. Han eta Hemen travaille en relation avec diverses organisations de producteurs fermiers.
On y trouve des viandes et volailles, des produits laitiers, des boissons, des conserves, de la viande, des fruits frais, etc. Han eta Hemen commercialise également la production de petits paysans du Sud en se procurant auprès de centrales d’achats une palette variée de produits alimentaires tropicaux : café, thé, cacao et chocolat, riz, quinoa, confitures, jus de fruit, huile, épices, etc.
Pour sa mise en place, Han eta Hemen a bénéficié de l’appui d’un club d’épargne cherchant à aider des femmes souhaitant créer leur entreprise. Cet objectif a du cependant être suspendu faute de recettes suffisantes pour pérenniser l’emploi.
Pascal Mulet a présenté le projet de l’association Alternatiba. Il s’agirait de remplacer dans la consommation locale, notamment celle des jeunes, le cola que fournissent deux entreprises des Etats-Unis mondialement connues par un cola "équitable". Pour démarrer, l’association a l’appui d une coopérative bretonne qui produit un cola avec du sucre de canne d’une coopérative costaricienne, mais dans un proche avenir le cola d Alternatiba devrait être fourni par un limonadier local.
Sans que soit en aucune façon mise en cause la bonne foi des membres d’Alternatiba, ce projet a suscité un certain nombre de réserves de la part de plusieurs participants à l’atelier. Sans doute la production de cette boisson est-elle "alternative" dans la mesure où elle est faite par une entreprise locale et non par une firme mondiale. Mais de là à la qualifier d’"équitable", il y avait un pas qui pouvait sembler prématurément franchi : encore faudrait-il correspondre à des critères tels que ceux définis par la Plate-Forme pour le Commerce Équitable [2], par exemple : prix d’achat au producteur, conditions de travail, qualité de l’information sur le produit, préfinancement de la production, action en direction du public consommateur, etc.), encore faudrait-il être reconnu comme adhérent de cette instance, et l’association n’en était pas encore là.
De plus, en admettant que le sucre nécessaire pour la production de cette boisson puisse être de provenance équitable, le modèle de cette boisson l’est-il ? L’imitation et la récupération à l échelle locale de la rente d’image d’une boisson mondialement connue suffit-elle à légitimer le qualificatif d’"équitable" ? En quoi, par exemple, ce cola favoriserait-t-il l’expression des cultures et des valeurs locales, selon un critère entrant maintenant dans la définition de commerce équitable. On le voit, il y a là un débat que l’atelier n’a fait qu’ébaucher.
Cet exemple du cola est intéressant : le commerce équitable est un courant d’opinion qui touche un public de plus en plus large, même s’il est encore pour le moment minoritaire. Il se définit par un certain nombre d’engagements impératifs et de critères de progrès énoncés par la Charte de la Plate-Forme pour le Commerce Équitable. Il a également tendance à se diversifier, ce qui est le cas à l’échelle du Pays basque, avec :
Le commerce équitable est un mouvement de nature politique qui s’interroge sur les mécanismes économiques et financiers d’un bout à l’autre de la chaîne du marché, de l’amont initial de l’acte de production, à l’aval final de l’acte d’achat, souvent situé à des milliers de kilomètres du premier, en passant par les multiples intermédiaires, transformateurs et conditionneurs, transporteurs, administrations étatiques, entreprises commerciales de gros et de détail.
A une époque comme la nôtre où la masse des échanges ne cesse de croître et de se diversifier, ce mouvement acquiert une légitimité et une pertinence que lui confèrent les inquiétudes et les exigences contemporaines concernant l’alimentation, tout comme la sensibilité accrue en matière de qualité sociale et environnementale de la production. L’atelier avait en toile de fond ces questions : elles y étaient présentes même si elles n’y ont été envisagées, faute de temps, que très partiellement.