Édition 2004

D’autres rapports sociaux de sexe sont-­ils possibles ?

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Atelier animé par Anne-Marie Lagarde, auteure de Les Basques. Société traditionnelle et symétrie des sexes (Ed. L Harmattan), Milka Metso, doctorante finlandaise en sociologie, et l’association basque féminine et féministe Emazteek Diote.

L’atelier présentait le mode d’organisation dont s’est dotée la société basque depuis les temps les plus reculés et qu’elle a su préserver jusqu’à nos jours, malgré les efforts conjugués des Etats centralisateurs et de l’Eglise à le transformer.

L’objectif des Forums sociaux est de penser la possibilité d’un autre monde. Or, l’existence d’un monde basque si différent du notre atteste que d’autres mondes furent et doivent être possibles. Après la présentation par A.M. Lagarde de l’exemple basque d’organisation sociale, unique à ce jour dans l’histoire anthropologique occidentale en ceci qu’il ne recourt pas à l’échange des femmes, malgré que C. LévyStrauss ait déclaré celui-­ci universel, les participants à cet atelier sont invités à tenter de réfléchir à d’autres rapports sociaux de sexe : veulent-­ils l’égalité entre les femmes et les hommes ? Quelle égalité ? Un monde unisexe ? Quel serait un tel monde ? La différenciation des sexes ? Si oui, quelle différenciation ? L’humanité aurait-­elle pu advenir sans la différenciation des sexes que nous connaissons aujourd’hui ? L’organisation de la société basque traditionnelle - que fondent les institutions de l’aînesse intégrale (l’aîné, quelque soit son sexe, hérite de la maison familiale ou etxe) et de la coseigneurie des maîtres de l’etxe [maison, maisonnée, ferme] (égalité des deux générations ­couple des parents et couple des enfants adultes­ cohabitant dans l’etxe) - permet un positionnement véritablement symétrique des sexes et des générations, met au centre de la constellation familiale non pas l’homme ou la femme mais l’etxe qui seule transmet son nom aux générations suivantes, impose une procréation limitée et le départ des cadets, hommes ou femmes, qui épousent des aînés sans discrimination de sexe par le système de la dotation égale pour la femme comme pour l’homme. Cette symétrie des sexes est assortie d’un moyen de reconnaissance de leur différence par le toka­noka dans la langue (système de sexuation de l’interlocuteur par adjonction au verbe d’un suffixe n ou k selon que l’on s’adresse à une femme ou à un homme (il n’y a pas de dominance de genre dans les accords de la langue basque). La différence est ainsi reconnue, l’autre est nommé.

M. Metso souligne l’absence du genre dans la langue finlandaise, ce qui aurait favorisé l’esprit de partenariat entre les sexes, et aurait permis aux femmes finlandaises l’économie d’une révolution féministe. Pour elle il est possible de parler d’une société sans sexes au sens où Marx entendait une société sans classes, c’est-à-­dire sans structures de domination. Elle estime également qu’il ne devrait pas y avoir plus de distinction sociale entre hommes et femmes qu’il n’y en a entre bruns et blonds.

Emazteek Diote rappelle que l’Association reste attentive à l’emploi de mots non « masculinocentrés ». Les féministes basques par exemple refusent de traduire le mot « humanité » par gizarte (racine : gizon = homme), et emploient à la place le mot jendarte (racine : jende = les gens). Elle émet un doute sur le caractère égalitaire de la répartition de la richesse et surtout des relations amoureuses et sexuelles dans la société traditionnelle basque : la notion même de maison impliquant l’argent et le pouvoir.

Vif débat

La discussion commence après ces exposés. L’organisation de la société basque traditionnelle vue comme exemple de différenciation dans l’égalité provoque des réactions négatives. Il est alors fait état d’une convergence entre la lutte des prêtres au XVIIe siècle contre l’emploi du toka­noka [tutoiement, différenciant l’homme et la femme] et leur insistance à ce que les nouveaux-­nés soient déclarés dans les registres paroissiaux sous le nom de leur père et non plus de l’etxe. On objecte que le système basque est injuste car il défavorise les cadets, à quoi il est répondu que ceux-­ci étaient destinés à épouser un ou une aîné(e) et à devenir avec leur conjoint maître ou maîtresse d’une autre etxe. Le contrôle des naissances, souvent avec l’aide de femmes parfois poursuivies pour sorcellerie par l’Eglise, préservait à la fois l’équilibre démographique des vallées et l’égalité du nombre de cadets et d’aînés. Un participant évoque le fait qu’au 18ème siècle, à deux reprises avérées, les conseils de paroisse d’Urugne et d’Anglet déléguèrent une femme au Biltzar du Labourd [Assemblée populaire où ne pouvait voter ni le clergé ni la noblesse] qui la refusa. Ce refus atteste paradoxalement de la survivance d’une très ancienne tradition d’égalité entre hommes et femmes à quoi s’opposent les progrès du patriarcat chrétien. Ces faits sont mis en doute : une maind’oeuvre abondante pour travailler à la ferme n’était-elle pas nécessaire ? Et que penser du sort de tous ces cadets qui ont dû partir dans l’armée, le clergé ou émigrer ? Il est répondu que cela est sans compter avec la taille réduite des exploitations basques et avec le travail communautaire de tout le village pour les tâches exigeant un grand nombre de bras. Quant aux cadets, ils ne devinrent nombreux qu’avec l’encouragement de l’Eglise à la natalité.

La discussion aborde les problèmes de langue : un effort pour féminiser certains mots ou termes génériques doit être fait. La langue influe sur la façon de vivre, sur la perception de la réalité et donc sur la réalité même. L’imaginaire ne peut concevoir une chose pour laquelle on n’a pas les mots. D’où l’importance de la féminisation du langage en général - par exemple les noms de métiers - et de l’emploi de termes génériques tels que droits humains pour droits de l’homme.

Un sujet de désaccord se fait jour : le système capitaliste veut le nivellement des sexes pour ne plus avoir à faire qu’à des producteurs et des consommateurs. Parler d’égalité des sexes sans penser les conditions de leur différenciation pose question. La différenciation sexuelle est-elle un moyen de hiérarchiser les rapports hommes/femmes ? L’effacement des différences sexuelles peut-il mener à une société sans domination d’un sexe sur l’autre ? L’importance du cas de la société basque comme exemple de différenciation dans l’égalité amène des contestations parmi les participant-e-s.

L’issue de la discussion montre le flou qui accompagne la notion même d’égalité entre femmes et hommes. D’autres rapports sociaux de sexe pourraient-ils générer un autre type de société ? Remettre en question les mécanismes sur lesquels reposent les rapports sociaux de sexe et déconstruire par ailleurs la notion de différence. L’assignation aux différents rôles selon que l’on appartienne au genre féminin ou masculin pose également question. Il est proposé de réfléchir aux moyens de renverser le rapport de pouvoir. Repenser la notion de pouvoir : passer du pouvoir sur, au pouvoir de.

Interrogations

La réflexion du groupe a ensuite porté sur un questionnement plus large. Pourquoi l’image de la femme est-elle tellement liée au fait de consommer ? Quelle est la signification des tendances récentes publicitaires qui instituent comme objets de consommation les hommes comme les femmes ? Que signifie le déploiement des valeurs libérales et masculinistes dans le sport contemporain ? Pourquoi les jeunes générations de filles rejettent-elles le féminisme ? Les revendications d’égalité risquent d’être mises au profit de régressions sociales (exemple du travail de nuit). Au niveau du langage, pourquoi le terme anglais affirmative action prend-il une connotation péjorative dans sa traduction française : discrimination positive ? Le terme quota n’évoquet-il pas l’élevage plutôt que l’égalité ? Comment construire l’égalité entre hommes et femmes dans un monde que domine un modèle masculin sans reproduire les rapports de domination ?

Proposition

Un cercle de réflexion périodique sur ces sujets pourrait être constitué. Prendre contact avec le Forum Social Pays Basque. Téléphone : 05 59 25 79 62.



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