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LE « MANIFESTE DE PORTO ALEGRE » ET L’AVENIR DES FORUMS SOCIAUX MONDIAUX (dernière partie)

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La question désormais constamment posée, aussi bien par les délégués que par ceux, infiniment plus nombreux, qui suivent le processus à distance - est la suivante : quels sont les acquis de ces rencontres de masse - qu’elles soient mondiales ou européennes dans notre cas -, et sur quoi peuvent-elles concrètement déboucher ? Il existe plusieurs " indicateurs " possibles, et très différents, pour mesurer leur succès à ce jour :

-  le nombre de participants ? On voit bien que, après l’effet de masse constaté dès le premier FSM, et qui a culminé avec 150 000 participants en 2005, " faire du chiffre " ne prouve plus grand chose. On pourra toujours réunir davantage de délégués ; et alors ?

-  l’élargissement de la base sociale et de l’éventail des organisations s’incorporant au processus des Forums, donc à la recherche d’un " autre monde possible " ? De ce point de vue, le nombre de participants a été un élément important car il a pu inciter des organisations réticentes (notamment syndicales) à ne pas se priver d’une tribune médiatique et à arborer temporairement une " griffe " altermondialiste. Mais, pour certaines, les choses s’arrêtent là, il n’y a pas d’engagement dans des actions ultérieures. Cette situation est heureusement en constante évolution ;

-  l’incorporation de forces sociales du pays ou du continent d’accueil dans le mouvement altermondialiste ? Ce fut l’un des grands acquis de Porto Alegre : parce que le Forum avait lieu au Brésil, l’Amérique latine est devenue partie prenante de premier plan d’une contestation de la mondialisation néolibérale jusqu’alors essentiellement euro-américaine, et désormais multipolaire. A Mumbai, en 2004, il s’est aussi passé quelque chose d’historique : l’Asie du Sud et, dans une moindre mesure, l’Asie orientale, forment désormais la quatrième composante à part entière du front de refus de l’ordre néolibéral mondial.

-  la projection publique des propositions élaborées au sein des Forums et leur injection dans les politiques nationales continentales et internationales ? C’est ici que le bât blesse : pour le commun des mortels, les Forums mondiaux restent essentiellement une sorte de Fête de L’Humanité itinérante avec ses bons côtés (le " tous ensemble " internationaliste) et ses limites : chacun de nous a toujours le plus grand mal à expliquer ce qui est " sorti " d’un Forum. Les Appels des assemblées dites " des mouvements sociaux " ne peuvent pas véritablement jouer ce rôle, ne serait-ce qu’en raison de la disparité entre le nombre d’organisations qui les élaborent et les adoptent, et le nombre total de celles qui participent aux activités des Forums : un rapport qui se situe, au mieux, dans une fourchette entre 1 à 20 et 1 à 50.

Tout cela n’est pas mince, mais ne se traduit pas encore par des perspectives de changement à un horizon prévisible. Et puis, quel changement ? Le mouvement altermondialiste affirme qu’« un autre monde est possible », mais lequel ou lesquels ? On se trouve devant un paradoxe : de très nombreuses propositions sont avancées au sein des Forums, mais ces derniers restent officiellement muets. D’où, faute d’une circulation adéquate de l’information, le risque de se répéter d’une rencontre à l’autre ; d’où, également, une frustration grandissante chez beaucoup de participants (et encore plus chez la quasi totalité des non participants) qui attendent un débouché programmatique minimal.

Dans ces conditions, la première priorité est la constitution et la pérennisation, avec les moyens adéquats, d’une " mémoire " raisonnée et la plus exhaustive possible des différents forums (mondiaux, continentaux, nationaux, voire locaux) sur des supports variés (papier, électronique, vidéo, panneaux d’expositions itinérantes, etc.) avec une préoccupation didactique permanente. Nous avons besoin de savoir ce que nous avons déjà pensé et élaboré ensemble, et de le faire connaître massivement hors de nos propres rangs pour irriguer nos luttes et nos débats. Ce travail a été systématisé et coordonné au niveau international après le FSE de Paris et Saint-Denis, en partie grâce aux excédents financiers qui avaient été dégagés. On peut donc espérer à court terme la constitution d’une mémoire opérationnelle de l’ensemble des Forums.

La deuxième priorité, qui découle de la précédente, est sans doute plus délicate à mettre en ¦uvre, mais elle est maintenant inscrite à l’ordre du jour et n’en sortira pas : élaborer des " socles " de propositions issues des forums, facilement " lisibles ", susceptibles non seulement de rassembler les organisations participantes, mais aussi de mobiliser largement au-delà d’elles : aux niveaux mondial, continental (en particulièrement au niveau européen) et national.

Dans la mesure où le libéralisme fait système à tous les niveaux, l’altermondialisme ne peut simplement lui opposer des réponses éparpillées et mono-thématiques. Pour susciter l’adhésion de vastes secteurs et neutraliser ses adversaires, qui lui reprochent de ne « rien proposer », il lui faut mettre en avant un minimum de mesures cohérentes entre elles, faisant à la fois système et projet pour l’opinion. Ces socles - mondial, continentaux et locaux - doivent être mis en débat sur la place publique et régulièrement actualisés.

Pour réussir, cette démarche doit se prémunir contre deux dangers : celui de généralités programmatiques facilement récupérables verbalement par n’importe quel parti ou gouvernement, et celui de l’hyper-précision qui déboucherait sur le programme commun de gouvernement de la fraction la plus " radicalisée " du mouvement. Il s’agit de faire émerger les éléments d’un nouveau " paradigme ", certes en rupture avec le néolibéralisme, mais laissant suffisamment de portes ouvertes à une pluralité de traductions politiques afin de respecter la diversité des composantes du mouvement et de préserver ses possibilités d’élargissement.

Ce socle, ou plutôt ces socles donneraient toute sa signification au terme " altermondialisme " : nous proposerions " autre " chose que l’existant, posant ainsi les jalons d’un " autre " monde possible. Faute de quoi, nous risquons de continuer à tourner en rond, et de pérenniser une impuissance politique qui fait la joie de nos adversaires et de certains de nos « amis » de circonstance : ils ne craignent rien tant que de devoir se déterminer sans faux-fuyants face à un projet émancipateur, bénéficiant d’appuis de masse, et décliné à tous les niveaux, du planétaire au local.

Voilà, à partir de l’expérience vécue, où en étaient les réflexions d’Attac France, et les miennes en particulier, au lendemain du FSE de Londres (octobre 2004) et à la veille du FSM de Porto Alegre de janvier 2005. Le Forum de Londres avait fait l’objet d’appréciations en partie négatives dans la mesure où les trois missions jusqu’alors assignées à une telle rencontre, comme à un FSM - confrontations d’idées, élaboration de propositions, décisions d’actions communes - avaient été très inégalement remplies..

Les confrontations avaient surtout eu lieu en amont du FSE, dans son processus de préparation. On en trouve la traduction dans le programme des séances plénières. Ainsi, comme lors des deux FSE précédents, les partisans de la primauté des thèmes de la « guerre » et du « racisme » sur tous les autres l’avaient largement emporté sur ceux qui, tout en étant d’accord sur l’importance évidente de ces questions, considéraient qu’un Forum social européen devait aussi largement traiter des autres grandes questions sociales et de la construction européenne. Alors que, dans tous les pays de l’Union européenne, se posait déjà le problème de la ratification de la « Constitution », ce thème absolument crucial avait été très marginal dans les travaux.

Du coup, face à cette échéance majeure, le FSE n’avait fourni aucun élément nouveau susceptible de nourrir un « socle » commun à l’échelle du Vieux Continent. Les seules propositions émanaient de réseaux déjà constitués, en premier lieu du réseau des Attac d’Europe, qui travaillaient régulièrement ensemble et pour lesquels Londres, comme les autres Forums, était surtout un lieu et une date de rendez-vous dans un calendrier qui en comprenait beaucoup d’autres.

A bien des égards, pour les réseaux déjà existants, le FSM joue le même rôle que le FSE, mais à l’échelle mondiale. Pour Attac, par exemple, organisation présente dans environ 50 pays, c’est l’occasion annuelle de réunir dans la même salle Attac Chili, Attac France, Attac Québec, Attac Burkina Faso, Attac Japon, etc. Le reste du temps, les rencontres sont bilatérales, à l’occasion de visites de responsables, sauf en Europe où elles ont lieu pratiquement tous les deux mois. Dans l’intervalle, Internet et les conférences téléphoniques permettent des contacts permanents.

On peut dire que, au bout de cinq FSM, de divers Forums tenus en Amérique latine et de trois FSE, nous avons en quelque sorte « fait le plein » des contacts et des alliances - réalisées ou encore potentielles - entre les mouvements sociaux d’Europe et des Amériques. Nous disposons d’une cartographie assez précise des forces mobilisables, même si nous sommes encore loin de les avoir toutes mobilisées, notamment chez les syndicats. En revanche, et malgré Mumbai, il reste énormément à faire en Asie, et encore davantage en Afrique et au Proche-Orient. C’est pourquoi ces régions du monde restent d’immenses « terres de mission » pour le mouvement altermondialiste et justifient que les prochains Forums sociaux mondiaux s’y tiennent en priorité. L’arrivée à maturité du mouvement altermondialiste, même si, géographiquement elle n’est pas universelle, est une raison majeure pour capitaliser ses premiers acquis sous la forme des socles de propositions mentionnés plus haut.

Le Manifeste de Porto Alegre (voir l’encadré), proposé lors du FSM de 2005, en est la première concrétisation. Chico Whitaker a administrativement raison de dire qu’il s’agit d’une proposition s’ajoutant à 352 autres émanant du Forum. Ses signataires n’ont pas dit autre chose. Cependant, le fait qu’il ait suscité tant de commentaires, et parfois d’acrimonie, montre bien que ce texte, approuvé par des personnes dont l’investissement dans le mouvement altermondialiste et dans les Forums est incontestable, n’est pas tout à fait une proposition comme les autres. Il marque en effet un tournant dans la dynamique des Forums, et ses conséquences sont encore loin d’avoir été tirées. En premier lieu, il ne contrevient en rien à la Charte de Porto Alegre dont, personnellement, je souhaite qu’elle reste en l’état. Il ne s’agit pas non plus d’une tentative d’intellectuels pour s’auto-proclamer « leaders » du mouvement altermondialiste. Aucun de ses signataires n’a une telle ambition qui serait d’ailleurs non seulement dérisoire, mais également par avance vouée à l’échec. Ce qu’ils ont voulu faire, c’est de donner une première réponse à une aspiration très largement répandue et qui, si on ne la prend pas en compte, va progressivement vider les Forums de leurs éléments les plus actifs. Attention : ce processus est déjà engagé, que ce soit au niveau mondial ou européen, où diverses organisations ont désormais le sentiment de perdre leur temps et leurs maigres ressources financières en discussions répétitives. Les militants ne veulent plus seulement discuter, ils veulent passer à l’acte politique pour changer le monde, en se donnant des objectifs minimaux communs. Le corpus des propositions issues des Forums est déjà très largement suffisant pour dégager des socles largement consensuels et interpeller les partis politiques, les gouvernements et les organisations multilatérales. Ce premier Manifeste n’est pas figé, il peut être amendé et complété, et il le sera sans aucun doute. Il constitue au moins une base de départ. C’est pourquoi l’organisation des futurs Forums devrait à mon avis, prendre en compte des impératifs suivants :

1.- Maintenir, dans le respect de la Charte, le statut de ces Forums comme espaces et processus ouverts, ne prenant pas de position en tant que tels ;

2.- Renforcer la visibilité et la mise en cohérence des principales propositions sectorielles qui en émanent. En dégager 353, comme à Porto Alegre 2005, sans les hiérarchiser, est sans doute séduisant d’un point de vue intellectuel et documentaire, mais n’a aucune « opérationnalité » politique. Or c’est bien cela qui est attendu aujourd’hui ;

3.- Donner une place prioritaire, dans les Forums, aux échanges sur les campagnes effectivement en cours dans le monde : pour l’annulation de la dette extérieure des pays pauvres ; contre les paradis fiscaux ; pour les taxes globales ; pour le commerce équitable et contre les accords de libre-échange les règles de l’OMC et l’AGCS ; pour la souveraineté et la sécurité alimentaires et contre les OGM ; pour la promotion des biens communs (en premier lieu l’eau) ; contre le bellicisme des Etats-Unis, etc. A la limite, les Forums pourraient se construire presque exclusivement autour de ces campagnes en cours et du lancement de quelques autres préalablement préparées dans des réseaux ad hoc ;

4.- Dans le cadre des Forums, discuter et enrichir les socles de propositions constituant des projets globaux. Comment ? En puisant dans les contenus des campagnes et en élargissant progressivement le nombre d’organisations qui les approuvent. Le Manifeste de Porto Alegre est la première pierre de cette construction, mais il n’a pas vocation à être la seule ;

5.- Articuler les activités des Forums sociaux avec celles des Forums des autorités locales, des parlementaires et des syndicats, alors que, jusqu’à aujourd’hui, ces événements ne sont absolument pas politiquement coordonnés. Nous ne pouvons plus nous permettre le luxe de maintenir une cloison trop étanche entre les divers types de mouvements sociaux et les élus, dès lors qu’ils partagent globalement les mêmes objectifs de résistance au néolibéralisme. Cette articulation, respectant l’autonomie de chacune des composantes, devrait même constituer un objectif central des futures rencontres.

Partout dans le monde, les citoyens aspirent à des changements radicaux. Si les Forums ne sont pas le lieu où ils s ’élaborent et où les partenaires de leur mise en oeuvre se rencontrent, d’autres structures le feront à leur place. Les Forums risqueront alors de se transformer en coquilles vides et progressivement désertées par les acteurs sociaux. Il est tout juste temps de contrecarrer cette évolution prévisible.



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